Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Désormais premier de YouTube, Tibo InShape est-il un discret mascu ?

Tibo InShape, premier sur YouTube, est-il la vitrine du masculinisme en ligne ?

YouTubeLa première place de Tibo InShape interroge quant aux goûts d’Internet pour les contenus conservateurs et parfois sexistes
Lina Fourneau

Lina Fourneau

L'essentiel

  • Depuis ce week-end, Tibo InShape est le premier Youtubeur en France, passant devant le très populaire Squeezie. Dans les vidéos, il aborde des sujets controversés liés au sexe et aux identités, suscitant parfois des réactions scandalisées.
  • Il s’est défendu des accusations de sexisme et de misogynie, bien que sa chaîne reflète souvent une vision traditionnelle des questions, notamment, de genre.
  • Selon des rapports récents, les discours masculinistes et antiféministes occupent une place grandissante sur Internet. Des spécialistes s’inquiètent de la diffusion de ces idéologies et de leurs conséquences dans le monde réel, comme l’attaque à la voiture-bélier de Toronto en 2018 perpétrée par un « incel ».

Depuis plusieurs semaines, YouTube scrute avec minutie le compte de Tibo InShape et sa jauge d’abonnés. Alors qu’elle ne cessait de gonfler, le vidéaste dépasse désormais le roi de la plateforme, Squeezie, avec plus de 19 millions d’abonnés devenant le premier Youtubeur français. Outre sa stratégie maintes fois présentée des vidéos shorts pour augmenter ses statistiques, la première place de Tibo InShape pousse à s'interroger quan au sexisme décomplexé en ligne. Et si finalement le Youtubeur n’était que la vitrine d’un masculinisme grandissant ?

En janvier dernier, Tibo InShape invitait dans une de ses vidéos la sexologue Thérèse Hargot pour répondre « à ses questions intimes ». Face à lui sur le canapé, une spécialiste controversée dans les médias, tantôt présentée comme catho conservatrice, tantôt comme une « alterféministe ». Une conservation très personnelle et un brin problématique. Au cours de l’entretien, la sexologue a par exemple prôné « des rendez-vous sexe » dans le couple… même quand un partenaire n’en a pas envie. « Elle prône le viol conjugal, affirmant qu’il fallait se forcer et faire l’amour au moins une fois par semaine », avait réagi l’association féminisme Nous Toutes sur son Instagram. « Non je ne suis pas sexiste, non je ne suis pas misogyne, non je ne suis pas raciste », s’est-il défendu dans une vidéo publiée quelques semaines plus tard.

Entre ignorance et maladresse

Dans son explication, Tibo InShape justifie « des maladresses » et s’excuse de blesser les auditeurs choqués. « Je n’ai pas grandi avec les codes qu’on connaît aujourd’hui », explique-t-il avant d’annoncer faire désormais valider ses vidéos par des experts « dans différents domaines ». Le mea culpa semble sincère, pourtant le vidéaste brouille souvent les pistes entre ce qui relève de l’ignorance ou non. Dans ses célèbres vidéos shorts, Tibo InShape compare avec une certaine nostalgie les années 2003 ou 2023. Comme au mois de novembre où il a par exemple décidé de s’attaquer à la question de l’identification du genre sur les applications de rencontre, ironisant sur la vingtaine de possibilités qu’un utilisateur trouverait aujourd’hui. Un an plus tôt, Tibo InShape tentait maladroitement de défendre la communauté LGBT+. « Laissez-les vivre. Est-ce que c’est vous qui vous faites sodomiser ? Non », questionne-t-il créant une fois de plus la polémique.

La vidéo Short de Tibo InShape titrée « Gender 2003 vs 2023 »
La vidéo Short de Tibo InShape titrée « Gender 2003 vs 2023 » - Capture d'écran

A observer le contenu de sa chaîne YouTube, le succès de Tibo InShape a pourtant pris grâce au choix de sujets populaires auprès d’un jeune ou moins jeune public. Pornographie et sexualité certains jours, religion les autres. « Je vais à la mosquée pour la première fois » ou « je deviens juif », titrent des vidéos aux vignettes toujours incitatives. Les parcours hors du commun eux aussi sont nombreux. « Il parle avec ses yeux » et « à 14 ans, je suis alcoolique ». En commentaires, sa communauté est conquise. « Aucun tabou », « bienveillance », « bravo pour la légèreté et la rigueur avec lequel tu abordes des sujets délicats ».

Mais outre le traitement décomplexé de sujets souvent liés aux identités et à la sécurité, le côté bodybuilder conservateur de Tibo InShape a toutes ses chances de plaire à une communauté bien plus masculiniste, souvent attirée par les thèses de l’extrême droite. Si tous n’en sont pas adeptes, certains influenceurs masculinistes par exemple prônent la thèse du « grand remplacement » laissant imaginer que les hommes racisés « volent leurs femmes et seraient une des causes de leurs célibats.

« Un ancrage plus important des clichés masculinistes »

De nombreux rapports publiés ces derniers mois montrent par ailleurs une inquiétude quant à l’augmentation des contenus masculinistes. En 2023, l’Institut du genre en géopolitique (IGG) soulignait une visibilité de plus en plus forte en ligne des discours de haine contre les droits des femmes et des personnes LGBT+. « Les discours masculinistes sont ancrés dans le champ politique et investissent aujourd’hui un nouvel espace, celui du numérique. Ce dernier permet à la manosphère de s’infiltrer dans les sites, plateformes et réseaux sociaux grand public. La manosphère est particulièrement difficile à contrôler en raison de la quantité de contenus partagés, de la pseudonymisation ou encore de l’émergence de groupes masculinistes rassemblant un nombre croissant d’individus », alertait le rapport. L’article The Evolution of the Manosphere across the Web, publié en 2021, recensait plus de 28,8 millions de messages aux discours masculinistes et conservateurs sur les forums. Des chiffres encore en nette augmentation aujourd’hui.

En 2023 également, le Haut conseil pour l’égalité alertait dans son rapport « d’un ancrage plus important des clichés "masculinistes" et une plus grande affirmation d’une "masculinité hégémonique" parmi les hommes de moins de 35 ans », soulignant le risque d’une manifestation violente hors ligne. Les passages à l’acte d’une masculinité née en ligne se multiplient en effet. En avril 2018, à Toronto, une attaque à la voiture-bélier de Toronto a fait dix morts, majoritairement des femmes. Son auteur, Alek Minassian est considéré comme « un incel », un courant du masculinisme. Près de Bordeaux, fin mai, un homme qui se considère lui aussi comme « incel » a été arrêté et planifiait à son tour « une action violente lors du passage du relais de la flamme olympique », selon le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

« Ce sont des idéologies qui tuent chaque jour », conclut la journaliste Pauline Ferrari dans son enquête Formés à la haine des femmes. « Les réseaux sociaux ont donné aux communautés masculinistes un endroit pour se rassembler, pour communiquer, et se développer. Ils ont surtout servi de caisse de résonance, et permettent encore aujourd’hui une large diffusion de leurs théories, sous couvert du respect de la liberté d’expression, comme si le masculinisme était une simple opinion. A l’image d’Andrew Tate, les masculinistes ont aussi très vite compris comment fonctionnaient les algorithmes des plateformes », expliquait-elle au cours d’un entretien accordé à 20 Minutes.

Premier Youtubeur français, vraiment ?

Si le titre de premier Youtubeur français revient désormais à Tibo InShape, les chiffres sont un peu plus complexes qu’un simple titre. D’après le Social Data Scientist, Nicolas Bouchaib, le vidéaste a surtout surperformé au niveau des vidéos courtes de YouTube, les Shorts. « 200 publications par mois », note l’analyste sur son compte X, dont certaines en anglais. Le détail a son importance car en utilisant majoritairement cette langue, Tibo InShape, a une force de frappe au niveau international. Un public qui n’est pas nécessairement présent sur ses vidéos classiques.