20 Minutes : Actualités et infos en direct
INTERVIEW« L’idéologie masculiniste s’est développée grâce aux algorithmes »

« Si l’idéologie masculiniste a pu prospérer, c’est grâce aux algorithmes », estime Pauline Ferrari

INTERVIEWDans « Formés à la haine des femmes », la journaliste Pauline Ferrari décrypte l’inquiétant essor du masculinisme sur les réseaux sociaux
L’idéologie masculiniste s’est discrètement frayée un chemin ces dernières années sur les réseaux sociaux, et dans de très nombreux domaines de la vie quotidienne.
L’idéologie masculiniste s’est discrètement frayée un chemin ces dernières années sur les réseaux sociaux, et dans de très nombreux domaines de la vie quotidienne. - ISA HARSIN/SIPA / SIPA
Hakima Bounemoura

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

L'essentiel

  • Dans « Formés à la haine des femmes » (aux éditions J-C. Lattès), la journaliste Pauline Ferrari explique comment les idées masculinistes se propagent, tant hors ligne que sur les grandes plateformes.
  • « Les réseaux sociaux ont donné aux communautés masculinistes un endroit pour se rassembler, pour communiquer, et se développer. Si bien qu’elles constituent aujourd’hui une véritable sous-culture », explique notamment Pauline Ferrari.
  • Les masculinistes ont aussi très vite compris « comment fonctionnaient les algorithmes des plateformes (…) Ils ont aussi appris à contourner les règles de modération », démontre la journaliste à travers son enquête.

Coachs en séduction, influenceurs fitness ou encore militants d’extrême droite… L’idéologie masculiniste s’est discrètement frayée un chemin ces dernières années sur les réseaux sociaux, et dans de très nombreux domaines de la vie quotidienne. Des mouvements incels (célibataires involontaires) au concept populaire de « mâle alpha », la journaliste Pauline Ferrari a décidé de mener l’enquête sur cette « haine des femmes » qui se banalise dans notre société.

Dans Formés à la haine des femmes, Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux (aux éditions J-C. Lattès), elle passe en revue les mécanismes et les référentiels communs à ce mouvement et dépeint les communautés où il se déploie. Qui sont les masculinistes ? Pourquoi cette théorie qui prône la domination des hommes sur les femmes a-t-elle autant d’audience auprès des jeunes ? Comment se développe-t-elle en ligne ? Pauline Ferrari décrypte pour 20 Minutes ce phénomène inquiétant en plein essor.

Pourquoi existe-t-il aujourd’hui si peu de travaux en France sur le masculinisme ? Comment avez-vous procédé pour mener votre enquête ?

Il existe en effet très peu de travaux sur ce sujet, que ce soit du côté de la recherche universitaire ou sur le terrain journalistique. Seules quelques études ont été réalisées au Canada, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, là où se sont déroulés des attentats impliquant des individus se revendiquant de la mouvance masculiniste. Mon objectif était donc de réaliser un état des lieux en France.

J’ai réalisé mon enquête en trois temps. J’ai d’abord effectué énormément de recherches, en contactant des universitaires, des sociologues… J’ai ensuite rencontré des proches de masculinistes, et d’anciens adeptes de ce schéma de pensée. Et je me suis enfin directement confrontée à eux, en m’infiltrant dans certains groupes après avoir créé plusieurs faux comptes sur les réseaux sociaux en me faisant passer pour un ado. Cela m’a permis d’analyser le contenu de la pensée masculiniste en ligne, et le fonctionnement des algorithmes des plateformes.

Un rapport du Haut-Commissariat à l’égalité (HCE) et une enquête réalisée au sein de l’UE ont pointé le danger que représente la montée en puissance des théories masculinistes en ligne. Pourquoi aucune action n’est aujourd’hui entreprise pour tenter d’endiguer ce phénomène ?

Cela s’explique de plusieurs manières. Comme le masculinisme opère essentiellement en ligne, – et que la France a pour le moment été épargnée par les « tueries » masculinistes –, les pouvoirs publics ne considèrent cela que sous le prisme d’un comportement malveillant sur le Net. Le masculinisme se retrouve ainsi relayé au champ du virtuel, comme s’il ne s’agissait pas de vraie violence. C’est pourtant un véritable danger, bien réel.

Au-delà de cela, même lorsqu’on parle de misogynie ordinaire dans notre société, il y a très peu de remises en question. Les contenus antiféministes sont banalisés. Pourtant les violences sexistes et sexuelles explosent, et sont très souvent reléguées au second plan. C’était paraît-il la « grande cause » du quinquennat… Il faudrait aujourd’hui davantage s’interroger sur l’impact du masculinisme dans notre société. Il serait ainsi judicieux de savoir, par exemple, dans quelle mesure la prolifération de cette pensée extrémiste peut avoir un lien avec la multiplication du nombre de féminicides en France

Pourquoi ces théories sont-elles aussi présentes sur les réseaux sociaux ? Quel est le profil de ces masculinistes ?

Il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. Il y a d’abord un phénomène de backlash (« retour de bâton ») vis-à-vis du féminisme, surtout à l’ère post-MeToo. On a assisté à un énorme déferlement de violence après la libération de la parole des femmes sur les réseaux sociaux. Depuis 2020, lorsqu’une femme témoigne en ligne de violences sexuelles, elle se fait à nouveau tout simplement lyncher. La crise sanitaire et les confinements ont également permis la diffusion de ces théories extrêmes. Durant cette période, les gens ont passé énormément de temps seuls derrière leur écran. Les contenus « mascu » ont explosé, avec une surexposition générée par les plateformes, et on a assisté à l’essor de toute une flopée d’influenceurs masculinistes comme Andrew Tate.

Ce sont les jeunes qui ont été le plus exposés à ces contenus. C’est un peu compliqué de dresser un portrait-robot du « masculiniste », car il existe plusieurs sous-communautés en ligne. Mais ce que l’on observe dans la plupart des profils red pill ou incels (pour involuntary celibates), c’est que ce sont de jeunes hommes hétérosexuels blancs, qui seraient déclassés socialement, ou en tout cas qui auraient plusieurs problématiques de vie, au-delà des difficultés à entretenir une relation amoureuse.

Quelle est la responsabilité des plateformes dans l’essor de l’idéologie masculiniste ?

Les réseaux sociaux ont donné aux communautés masculinistes un endroit pour se rassembler, pour communiquer, et se développer. Ils ont surtout servi de caisse de résonance, et permettent encore aujourd’hui une large diffusion de leurs théories, sous couvert du respect de la liberté d’expression, comme si le masculinisme était une simple opinion. A l’image d’Andrew Tate, les masculinistes ont aussi très vite compris comment fonctionnaient les algorithmes des plateformes, et comment ces derniers pouvaient ainsi « pousser » leurs contenus afin d’accroître leur audience. Ils ont aussi appris à contourner les règles de modération. Si l’idéologie masculiniste a pu prospérer, c’est grâce aux algorithmes.

Vous expliquez que les masculinistes représentent aujourd’hui une véritable sous-culture, avec un langage, des références…

C’est en effet une sous-culture dans le sens où elle regroupe des communautés qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes codes, des références culturelles communes… et qui essayent de créer un entre-soi. Dire qu’ils représentent une sous-culture, qui évolue en même tant que la société, c’est aussi reconnaître qu’il s’agit d’un phénomène d’ampleur.

On retrouve d’ailleurs cette idéologie dans de très nombreux domaines. Les masculinistes ont su se « diversifier », j’en parle dans mon livre. Ils ont notamment investi l’univers du fitness ou encore du développement personnel. On trouve d’ailleurs aujourd’hui de l’ASMR ou du yoga masculiniste… C’est une manière d’embrigader les gens, de les faire adhérer à leurs pensées via d’autres biais. Et il y a bien sûr les masculinistes qui gravitent autour du champ politique, liés au militantisme d’extrême droite. Un phénomène très bien représenté en France par Thaïs D’Escufon, ex-porte-parole du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, et apôtre du masculinisme qui se sert de cette idéologie pour attirer et recruter de nouveaux militants.

Le dernier chapitre de votre livre aborde certaines pistes pour endiguer l’essor de la pensée masculiniste…

Il est d’abord nécessaire de se rendre compte aujourd’hui du danger que représente cette idéologie, qui peut donner lieu dans la vraie vie à des actes terroristes. Il faut ensuite sensibiliser les jeunes aux stéréotypes de genre, et avoir une éducation à la sexualité. Il faut aussi une véritable éducation au numérique, aux médias et à l’information pour que les jeunes se demandent si les contenus qu’ils consultent relèvent de l’info, de l’opinion ou de l’influence. Enfin, il est important de se pencher sur la santé mentale des jeunes garçons. Livrés à eux-mêmes, ils se tournent malheureusement trop souvent vers Internet pour trouver des réponses à leur mal-être.

20 secondes de contexte

Pauline Ferrari, autrice de Formés à la haine des femmes, Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux, collabore régulièrement avec 20 Minutes depuis 2022 en tant que journaliste Médias.

Sujets liés