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« Un Cluedo géant »… C’est quoi cette pratique du « web sleuthing » mise à l’honneur par Netflix ?
DETECTIVE 2.0•Dès le 10 avril, la série française « Anthracite » - une création originale Netflix - s'intéresse au « Web sleuthing ». Mais qu'est ce que c'est ?Lina Fourneau
L'essentiel
- Une nouvelle série est attendue sur Netflix dès le 10 avril. Elle s’appelle Anthracite et parle de « Web sleuthing ».
- A cette occasion, 20 Minutes s’intéresse à ces enquêtes en ligne montées par des internautes sur de nombreux forums et sites Internet comme Reddit ou Uncovered.
- En France, certains enquêteurs amateurs comme « Dummhet » ont pu faire progresser des enquêtes de police comme dans l’affaire du Grêlé, même si leurs initiatives peuvent parfois gêner le travail des policiers qui doivent garder leurs investigations secrètes.
Dès le 10 avril, une nouvelle série va faire son apparition sur Netflix. Elle s’appelle Anthracite et se plonge dans la disparition d’un journaliste à travers l’enquête de sa fille, amatrice de Web sleuthing. Si la pratique n’est pas nouvelle – les citoyens s’invitant en tout temps dans les enquêtes – Internet et les réseaux sociaux ouvrent une nouvelle fenêtre d’opportunité aux apprentis enquêteurs. Immersion dans l’univers (impitoyable) du Web sleuthing.
En ligne, la passion pour les enquêtes non résolues, les cold cases, est nettement partagée. Sur le célèbre forum Reddit, certaines enquêtes sont même devenues des « subs », des communautés dédiées à un sujet en ligne. C’est le cas de « Grateful Doe », un jeune américain décédé dans un accident de la route en Virginie en 1995, mais dont l’identité n’a jamais été retrouvée jusqu’en 2015… et ce, grâce aux enquêteurs en ligne. L’un d’eux a en effet réussi à reconstituer son portrait numériquement et l’a envoyé au journal local de sa ville d’origine, en Caroline du Sud, avant d’identifier son ADN par sa mère.
Désormais sur le forum, d’autres apprentis tentent de retrouver des personnes disparues et cherchent même des correspondances entre plusieurs disparitions. Dernière en date, « Tinycole » se demande si Cheryl Dole – une adolescente disparue à Nashbville en 1976 – ne coïncide pas avec l’identité de Sonya Redbird, disparue en 1974 à Dallas. « Elles se ressemblent toutes les deux énormément : taille, poids, couleur de cheveux, tranche d’âge. Les dates correspondent ».
« L’impact collectif fera avancer les choses »
Au fil du temps, la popularité des enquêtes sur les forums s’est déployée vers des sites dédiés aux enquêtes en ligne, à l’instar de « Uncovered ». « Nous construisons une plateforme pour aider à découvrir des réponses sur les affaires froides et les mystères non résolus célèbres grâce à un impact collectif », vante le site qui propose un abonnement de 97 dollars par an afin d’avoir accès à une communauté privée et l’accès à des ressources privilégiées.
Un guide est même distribué pour « développer les capacités, tester les connaissances et découvrir de nouveaux talents ». A travers ses lignes, le site précise son ambition. Rappelant le nombre de meurtres chaque année aux Etats-Unis, « Uncovered » martèle : « Ce ne sont pas que des chiffres, ce sont des personnes, qui ont des familles et des proches pour qui l’enquête n’a jamais été fermée ». Pour eux, « l’impact collectif fera avancer les choses ».
Des compétences efficaces
Outre-Atlantique, des enquêteurs privés ont également aidé à débloquer des dossiers considérés comme classés. Dans l’affaire du Grêlé, par exemple, c’est un ingénieur suisse sous le pseudo de « Dummhet » qui a pu faire avancer l’enquête en comparant chaque portrait-robot du tueur en série par la technique du morphing qui dessine la transformation continue d’une image en une autre.
« Il est parti du principe que tout le monde avait dû voir quelque chose du visage du Grêlé. En fonction de la pertinence, du nombre de gens qui reconnaissent tel ou tel portrait-robot, il les a classés et a pu refabriquer le portrait-robot, puis l’a vieilli », se souvient Patricia Tourancheau, journaliste spécialiste des faits divers et autrice de Le Grêlé, le tueur était un flic, aux éditions Seuil. Une utilité non négligeable pour l’enquête. « Tout le monde croyait que ça avait été fait par la gendarmerie ».
« Là, je leur ai dit "stop" »
Le problème, c’est que tous les apprentis enquêteurs n’ont pas forcément la même compétence que Dummhet et de fait, la même légitimité. Les trouvailles en ligne peuvent parfois court-circuiter les recherches. « Le revers de la médaille, c’est qu’une personne peut dévoiler des pans de l’enquête d’une procédure pénale. Là, c’est plus gênant, puisque le principe pour les policiers est de garder l’enquête secrète », estime Christophe Korell, ancien officier de la police judiciaire et président de l’association « Agora des citoyens, de la police et de la justice ». Pour lui, c’est une action à double tranchant, « ça peut aider comme ça peut être problématique ».
Au cours de sa carrière, la journaliste Patricia Tourancheau a également rencontré des faux enquêteurs un peu trop intrusifs. Après la sortie du documentaire qu’elle a coréalisé sur l’affaire Grégory, la journaliste a reçu de nombreux messages de jeunes qui venaient de découvrir l’affaire et se rendaient dans les Vosges pour « explorer les endroits ». « Là, je leur ai dit "stop" », raconte Patricia Tourancheau qui rappelle la nécessité de « garde-fous ». Pour elle, la dimension énigme fascine dans les affaires non résolues – « ils ont l’impression d’être dans un Cluedo géant » – mais peut aussi dépasser la frontière de ce qui est tolérable.
Des enquêtes violentes pour les victimes
Pour les deux experts, ces enquêtes en ligne peuvent devenir violentes pour les victimes de l’affaire. « Si l’idée est d’aller démarcher les gens et les témoins quinze ans après, ça peut être problématique. De quel droit vous allez interroger des gens pour les biens d’une enquête ? », se demande Christophe Korell. Il en est de même pour la journaliste Patricia Tourancheau qui avait vu pour l’affaire du petit Grégory des tonnes de pages Facebook s’attaquer des années plus tard à la culpabilité de Christine Villemin, qui a bénéficié d’un non-lieu définitif en 1993. « J’ai trouvé ça dangereux toutes ces rumeurs sur elle, tous ces micro-éléments qui ressortaient ».
Désormais, la journaliste mise sur la collaboration. Si les apprentis enquêteurs ont un doute sur une piste, Patricia Touranchau préfère y répondre. « En cas de bonne piste, il faut qu’ils rentrent en contact avec les professionnels ». Christophe Korell est nettement plus sévère à leur égard. L’ancien policier judiciaire finit par trancher : « Chacun son métier. »



















