Tour de France : « Réduire l’écart avec les possibles tricheurs… » Les données de puissance, nouvelle arme antidopage ?
Au cœur du Peloton•Plusieurs équipes participent à une expérimentation, qui pourrait aboutir à l’utilisation des données de puissance des coureurs dans le cadre de la lutte contre le dopageQuentin Ballue
L'essentiel
- La lutte contre le dopage reste un sujet prioritaire dans l’écosystème du cyclisme, bien que le sport ait considérablement évolué, dans le bon sens, depuis plusieurs années.
- L’Agence internationale de contrôle (ITA) mène des recherches, avec l’appui de deux universités, autour des données de puissance des coureurs.
- Le projet ne fait pas encore l’unanimité au sein du peloton mais en cas de résultats concluants, tous les coureurs pourraient être soumis à l’obligation de fournir leurs données, un outil supplémentaire pour renforcer la lutte contre la triche.
Impossible de parler de cyclisme en 2026 sans parler de watts. Au printemps, le média spécialisé Domestique résumait ainsi le duel Pogacar-Seixas dans La Redoute à « la meilleure performance sur quatre minutes de l’histoire du cyclisme à près de 9W/kg ». L’avènement de l’ère des capteurs de puissance. Du charabia pour le grand public, mais des données précieuses pour les coureurs, les équipes… et peut-être pour la lutte contre le dopage : l’idée est d’associer à terme au passeport biologique une forme de passeport de performance qui permettrait de mieux cibler les performances suspectes.
Cinq équipes embarquées, encore plus à venir
L’Agence internationale de contrôle gère le programme antidopage d’un large nombre de fédérations internationales, dont l’UCI - elle est à ce titre mobilisée pendant le Tour de France. Elle a lancé une étude de faisabilité sur deux ans autour de ces données. L’idée n’est pas nouvelle : elle était déjà sur la table en 2015. « C’était un peu prématuré », admet Olivier Banuls, responsable des contrôles à l’ITA, avec le recul. Cette fois, les planètes sont alignées. Et le peloton a accepté, en partie, de jouer le jeu.
« Globalement, on a contacté toutes les équipes. » Cinq ont déjà dit oui : Picnic PostNL, Jayco AlUla, Visma | Lease a Bike, Decathlon AG2R La Mondiale et Cofidis. « Trois autres soutiennent le projet (Uno-X, Tudor, TotalEnergies) et on attend de savoir quels coureurs vont participer. On a aussi des discussions très avancées avec quelques équipes qui semblent favorables. »
Une partie a dit oui pour renforcer la lutte contre le dopage, même sans croire totalement dans le projet. « Vous connaissez le modèle économique du cyclisme : quand elles démarchent des sponsors, elles peuvent dire qu’elles soutiennent ce projet car elles veulent vraiment lutter contre le dopage. » Une preuve d’intégrité, donc. « D’autres équipes soutiennent véritablement le projet, se disent que c’est un super outil et y croient vraiment », complète Olivier Banuls. D’autres encore ont préféré dire non, comme UAE.
Des débuts « prometteurs »
L’agent de Tadej Pogacar, Alex Carera, a dézingué le projet au printemps. « Il y a 10 ou 15 ans, ce n’était peut-être pas le cas, mais aujourd’hui, le cyclisme jouit d’une grande crédibilité car les mentalités ont changé. Nous n’avons pas besoin d’autres idées stupides qui ne font que créer des problèmes », lâchait-il. Le syndicat des coureurs, le CPA, a aussi affiché son scepticisme. « Je pense que l‘UCI, l’ITA et la famille du cyclisme doivent vraiment tout faire pour renforcer la lutte antidopage, par tous les moyens », rétorque Olivier Banuls.
L’ITA reconnaît qu’il existe « des défis et des facteurs confondants », notamment dus aux différents modèles de capteurs de puissance, mais les chercheurs de l’Université de Kent et de l’Université London College, associés à cette expérimentation, travaillent à les résoudre. L’agence tient à rassurer quant à la protection des données : elles sont pseudonymisées et l’ITA dispose d’un système sécurisé, avec son propre cloud.
Une soixantaine de coureurs fournissent leurs données d’entraînement et de compétition pour le moment. Un échantillon d’ores et déjà suffisant pour commencer à travailler - même si Pogacar, dont les données font souvent fantasmer, n’est pas dans le lot.
« « Indépendamment du niveau de performance de l’athlète, l’essentiel est d’avoir suffisamment de coureurs, avec des profils suffisamment larges, pour pouvoir étudier les données. Le suivi se base sur le profil du coureur, l’âge et les variations intra-individuelles. On est dans une phase d’étude, donc on va déjà voir si on peut utiliser ces données afin de mettre en place un outil permettant de bien suivre les athlètes. Il y a encore des points d’interrogation mais les premiers travaux semblent prometteurs. » »
Une obligation générale de partager les données dès 2028 ?
En fin d’année, cet outil de monitoring sera présenté au comité de financement. En cas de feu vert, tous les coureurs qui ont consenti à participer au projet seront suivis en 2027 pour une année de test. « Fin 2027, si cet outil est approuvé par le comité directeur de l’UCI, la réglementation intégrera l’obligation de partager les données pour les coureurs des WorldTeams et des ProTeams à partir de 2028. »
Un bébé qui, si sa naissance se confirme, portera donc le nom de passeport de la performance. « On va chercher les excès de performance, les performances anormales par rapport à l’athlète, au type de coureur et à la catégorie d’âge. Sur la base de ces variations, on va adapter nos stratégies de contrôles, cibler certains athlètes, faire des analyses spécifiques, mettre des échantillons en stockage à long terme pour faire des réanalyses… On ne va pas utiliser le passeport de la performance pour sanctionner les athlètes comme ça peut être le cas avec le passeport biologique, ce sera simplement un outil pour renforcer nos stratégies. Notre travail, c’est de toujours aller de l’avant pour réduire l’écart avec les possibles tricheurs. »
N’en déplaise à l’agent de Tadej Pogacar, même si la courbe pique doucement du nez, la lutte contre le dopage reste nécessaire : 20 cas ont été recensés chez les cyclistes professionnels en 2025 selon les chiffres du Mouvement pour un cyclisme crédible.


















