Dupont de Ligonnès, attentats de Boston... Les enquêteurs amateurs peuvent-ils aider la police?

FAITS DIVERS En 2011, l'affaire Dupont de Ligonnès avait lancé le phénomène en France...

Florence Floux
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Enquête amateur (illustration).
Enquête amateur (illustration). — SUPERSTOCK/SIPA

C'est l'une des affaires criminelles les plus énigmatiques de ces dernières années. Xavier Dupont de Ligonnès, suspect numéro 1 du meurtre de sa famille, aurait été aperçu cette semaine dans l'Allier, d'après France 3 Auvergne. Il y a cinq ans, ce fait divers avait lancé le phénomène controversé des enquêteurs amateurs en France. 

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Le 21 avril 2011, les corps d’Agnès Dupont de Ligonnès et de ses quatre enfants sont découverts dans leur maison, à Nantes (Loire-Atlantique). Seul le père manque à l’appel. Christophe suit attentivement l’affaire. Au bout de trois jours, il décide de passer à l'action. « J’ai eu le déclic lorsque j’ai vu l’interview d’un de ses ex-collègues. Il travaillait sur Internet. Je me suis dit que je pouvais peut-être trouver des infos », explique Christophe.

Retracer la vie numérique

Un intérêt qui va le pousser à retracer la vie numérique du père de famille et de sa femme. Il « déterre » des posts de celle-ci sur des forums. Une page Facebook est créée : Xavier Dupont de Ligonnès, Enquête et débat. « Le but était de sortir les choses et de profiter de la multiplication des cerveaux », poursuit Christophe.

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Si le phénomène français des enquêteurs amateurs sur Internet est né avec le cas Dupont de Ligonnès, il existe depuis longtemps aux Etats-Unis, où les Web sleuths sont bien connus. Facebook, Twitter, Reddit, 4Chan et bien sûr Websleuth.com… Tous les réseaux sociaux ou presque possèdent leurs groupes d’enquête et/ou de débats.

Des communautés très diverses

Ces pages ou groupes ne sont pas tous publics. Certains enquêteurs amateurs recherchent davantage la discrétion, comme les #Avgeeks (aviation geeks). Lorsqu’un incident aérien survient, cette communauté de passionnés cherche à comprendre ce qui a pu se passer. « Nous ne rendons rien public, tout reste confidentiel », note Marina Tymen, qui en a créé le groupe Facebook secret il y a trois ans. 

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La diffusion de certaines infos collectées a parfois des conséquences regrettables. D'après le commissaire Stéphane Blin, chef de la sûreté départementale de Seine-et-Marne, « cela part toujours d’un bon sentiment, mais il peut y avoir interférence avec l’enquête officielle. Quand on prend connaissance d’un élément, il faut en informer les forces de l’ordre. Nous avons besoin des gens pour résoudre des enquêtes. »

Transparence vs secret de l’instruction

Christophe, lui, a fait le choix de tout rendre public. « Je voulais que l’histoire soit racontée de la façon la plus exacte possible. » Il admet pourtant avoir douté. « Lorsque j’ai découvert le message d’Agnès sur le fait que son mari avait parlé de "tous mourir demain", ça m’a fait un choc. Je me suis posé la question d’en parler à la police. Je ne l'ai finalement pas fait car je pensais qu’elle était déjà au courant. »

Il apprendra plus tard que ce n’était pas le cas. Les policiers n’avaient pas encore eu accès non plus à la boîte mail de Dupont de Ligonnès, que Christophe était parvenu à consulter. « Cela peut poser problème, justifie le commissaire Stéphane Blin. On a parfois affaire à des personnes qui ont une connaissance très pointue des outils informatiques, avec toute la manipulation qui peut en découler. »

« Mettre de l’huile sur le feu »

Le double attentat de Boston, aux Etats-Unis, a été l’exemple flagrant de l'effet négatif que peuvent avoir certaines enquêtes d'amateurs. Le 15 avril 2013, des explosions retentissent pendant le marathon. Des internautes cherchent à identifier les poseurs de bombe sur les images de l'attentat. Une chasse à l’homme virtuelle s’engage. Un nom circule sur Twitter, avec une photo : Sunil Tripathi. Il s'avère rapidement que cette personne n’a aucun lien avec les terroristes. Un message d’excuses est mis en ligne, mais sa famille a craint pour sa propre sécurité jusqu’à l’identification des deux frères Tsarnaev.

Un cas d’école pour Stéphane Blin : « Les gens peuvent parfois prendre des informations pour argent comptant. Cela met de l’huile sur le feu. »

Pas de risque zéro

Les découvertes d’enquêteurs amateurs s'avèrent aussi utiles. Faire le lien entre des personnes disparues et des corps retrouvés, déchiffrer un message codé laissé par une victime… Les internautes révèlent parfois des talents insoupçonnés.

Malgré tout, les risques existent, Christophe ne dira pas le contraire. Condamné à 1.000 euros avec sursis en janvier dernier pour « recel de violation du secret de l’instruction », il affirme ne plus mener d’enquête aujourd’hui. « J’ai été un peu refroidi par le procès. Cette histoire a eu des conséquences judiciaires et personnelles sur ma vie. »