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Sur Wikipédia, la campagne d’influence des candidats à l’Elysée

Présidentielle 2022 : Wikipédia, le nouvel outil d’influence des candidats à l’Elysée ?

ELECTIONSSymbole de la libre encyclopédie, Wikipédia s’est retrouvée malgré elle au cœur de la campagne présidentielle après les révélations sur la cellule « Wikizédia », chargée de promouvoir Eric Zemmour. En aurait-elle gagné ses galons d’influenceuse ?
Laure Gamaury

Laure Gamaury

L'essentiel

  • L'« affaire Wikizédia » a ravivé les vieilles craintes de proposer aux millions d’internautes qui consultent l’encyclopédie en ligne des fausses informations.
  • Mais la communauté de contributeurs n’est finalement pas inquiète, toutes les tentatives de Cheep et de la cellule dédiée de l’équipe de campagne d’Eric Zemmour ont échoué.
  • Cette mise en lumière a même permis de faire parler de Wikipédia, de ses fondements et de son fonctionnement. Et de rappeler son rôle essentiel dans la campagne présidentielle.

Installer l’appli Wikipédia en français : done. Découvrir dans les articles les plus lus celui sur Eric Zemmour parmi le top 10 : done. Se rendre compte qu’il est le candidat à la présidentielle qui arrive en premier dans les plus consultés : done. Et après ?

Depuis la mise à jour de l'« affaire Wikizédia », le candidat à l’élection présidentielle cristallise de sérieuses controverses concernant sa page dans l’encyclopédie libre et anime largement les débats entre contributeurs – « Le cœur de la communauté wikipédienne est constitué de 300 à 400 personnes », selon la présidente de Wikimédia France -. Wikipédia serait-elle devenue un outil d’influence dans la campagne présidentielle ? Tentatives d’explications.

« L’essence de Wikipédia, c’est sa communauté »

Jeudi dernier, sortait Au cœur du Z, un ouvrage signé du journaliste Vincent Bresson. Il racontait son infiltration dans l’équipe de campagne du candidat d’extrême-droite et notamment, dans la cellule auto-baptisée « Wikizédia », qui a tenté de modifier certains articles concernant Eric Zemmour pour polir son image en ligne. Mais avant même la révélation de l’ampleur de cette affaire, ces tentatives ont échoué. Grâce aux principes de neutralité de Wikipédia ? « Pas que », selon Capucine-Marin Dubroca-Voisin, la présidente de Wikimedia France, l’association qui soutient les projets de type « wiki », mais n’a pas de rôle éditorial. « L’essence même de Wikipédia, c’est sa communauté. Une communauté qui décide elle-même des règles, édite les articles, les modère et s’autogère ».

« Pour maintenir l’encyclopédie à jour, il faut sans cesse recruter de nouveaux contributeurs, abonde Gilles Sahut, chercheur en sciences de l’information et de la communication. La communauté Wikipédia s’adapte. Elle applique de la souplesse dans les règles et met l’accent sur les débats argumentés ». Et prône la transparence totale puisque tous les échanges se font sur des pages publiques, accessibles à tous.

Une trahison interne

En annonçant mercredi que Cheep, contributeur très ancien, avec plus de 150.000 modifications, et six de ses acolytes ayant pris part à la cellule « Wikizédia » étaient bannis à vie, la communauté a sévèrement sanctionné ce qu’elle considère comme une trahison. « On connaissait son engagement à l’extrême-droite bien avant la révélation de cette affaire, confie la présidente de Wikimédia France. Mais comme sur Wikipédia, tout le monde peut contribuer, ses contenus, ajouts et modifications étaient vérifiés comme les autres ». Là, Cheep « a provoqué l’ire des administrateurs de l’encyclopédie car il était censé respecter les principes de neutralité et il agissait en sous-main pour promouvoir Eric Zemmour », s’agace-t-elle encore, rappelant que la confiance est au cœur du fonctionnement de la libre encyclopédie.

Mais ces tentatives d’influences ne sont donc pas un phénomène nouveau : « Il n’y a rien d’étonnant à cette affaire « Wikizédia », hormis l’ampleur de la cellule, analyse Gilles Sahut. D’ailleurs, rapporte Capucine-Marin Dubroca-Voisin, « on a récemment eu le cas avec l’équipe de Marlène Schiappa, qui, elle, avançait à visage découvert, mais qui tentait de modifier des articles la concernant ».

Ou celle de François Asselineau, qui a bien failli ne jamais avoir sa fiche Wikipédia. « Son équipe et lui ont mené un véritablement harcèlement des Wikipédiens et des Wikipédiennes pendant plusieurs années. C’était bien avant qu’il ne soit candidat à l’élection présidentielle. A l’époque, il n’était pas considéré comme assez notable pour y figurer. Et quand il a rassemblé les critères suffisants, la communauté était assez braquée et a mis du temps à se mettre d’accord sur la création de sa page ».

Comme le rappelle également David Walther, directeur de communication de la campagne de Yannick Jadot, « Sur Wikipédia, on fait de la surveillance, un peu de contrôle sur la page du candidat mais également sur des thématiques où on sait que les lobbys sont extrêmement puissants, par exemple sur la question du nucléaire, de l’agriculture, des céréales, des polluants. On sait qu’ils financent des agences qui sont très actives sur ces sujets et on essaie de rétablir la vérité, en invitant nos militants à contribuer à visage découvert ».

A-t-on atteint les limites de Wikipédia ?

Finalement, le retentissement de l’affaire a eu des effets globalement positifs sur Wikipédia. Si dans la campagne présidentielle, cette nouvelle frasque d’Eric Zemmour indigne ses adversaires, elle a aussi permis « de renforcer la vigilance de la communauté, insiste Capucine-Marin Dubroca-Voisin. Et de prouver que l’encyclopédie et notre modèle ouvert ont bien résisté. Par exemple, le changement de légende sur une photo de Laval et Pétain pour nuancer leur rôle dans la Shoah est resté en ligne à peine une minute ».

Inacceptable pour David Walther de fomenter un stratagème à la « Wikizédia » : « C’est un choix éthique. On ne fait pas dans le monde numérique ce qu’on ne ferait pas dans la vraie vie. Pour nous, ces tentatives de manipulation, comme les faux comptes et les bots, sont comparables à de faux électeurs ou à des gens qu’on paie pour venir dans les meetings. C’est une stratégie ouverte et volontariste de créer de la fake news ». Mais Gilles Sahut, s’il va dans le même sens, nuance toutefois la ligne directrice de Wikipédia : « La communauté n’a toujours pas tranché pour savoir si la neutralité, c’est la science ou si c’est la diversité de points de vue ».

« C’est vrai que la communauté n’est pas infaillible, souffle la présidente de Wikimédia France. Il existe différents biais déjà identifiés chez les contributeurs : par exemple, leur appétence sur certains sujets ainsi que le gender gap. Moins de 20 % de nos pages concernent des femmes et nous sommes loin d’atteindre la parité parmi les contributrices et les contributeurs ».

Influencer Wikipédia, un travail de longue haleine ?

Pour Gilles Sahut, « Wikipédia est un terrain de lutte d’influence pour promouvoir ou détériorer l’image publique, ça fait partie intrinsèquement du projet ». Contributeur lui-même à petite échelle, il assure avoir remarqué depuis « déjà sept ou huit ans » à quel point il était difficile d’intégrer des contenus critiques, même nuancés sur Eric Zemmour, aussi bien sourcés soient-ils. « Mon énoncé, tiré de la revue spécialisée en communication, Réseaux, était resté quelques heures et avait ensuite été supprimé, sous prétexte d’argumentaires douteux ». Or, comme tout se sait et tout se voit sur Wikipédia, il avait pu remonter l’historique dudit contributeur et constater « qu’il appartenait à la mouvance identitaire ». Mais il s’était arrêté là sur le sujet et n’avait pas souhaité se (dé) battre pour conforter son point de vue.

Il est donc possible d’influencer le contenu de Wikipédia mais « il faut éviter d’y aller de façon franche et visible », analyse le chercheur en sciences de l’information. Et le terme même d’influence pourrait être un peu fort. « A une époque, il y a eu aussi une cellule Egalité et Réconciliation, le groupuscule d’Alain Soral, qui avait essayé d’infiltrer l’encyclopédie très finement ». Mais si le militant y va trop franco, on repère bien trop facilement sa trace. Tout ne serait alors qu’une question d’équilibre : vous avez dit funambule, Wikipédia ?