Complotisme : « QAnon est antidémocratique par nature », estime le spécialiste de la désinformation Alex Kaplan

QANON ET LA FRANCE (3/3) Pour le spécialiste de la désinformation sur les réseaux sociaux et de l’extrémisme en ligne Alex Kaplan, le mouvement complotiste a ébranlé la démocratie américaine

Propos recueillis par Tom Hollmann

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Le 6 janvier dernier, des militants pro-Trump, dont des sympathisants QAnon, ont envahi le Capitole pour s’opposer à l’élection de Joe Biden et soutenir le président sortant Donald Trump
Le 6 janvier dernier, des militants pro-Trump, dont des sympathisants QAnon, ont envahi le Capitole pour s’opposer à l’élection de Joe Biden et soutenir le président sortant Donald Trump — Manuel Balce Ceneta/AP/SIPA
  • 20 Minutes publie une enquête en trois volets sur l’influence des adeptes de la théorie QAnon en France. Véritable éponge conspirationniste, cette théorie promeut l’idée que les Etats-Unis et le monde sont contrôlés par des puissances occultes que seul Donald Trump est à même de contrer.
  • Afin de comprendre la menace que cette mouvance représente en France, 20 Minutes a interrogé Alex Kaplan, spécialiste américain de la désinformation sur les réseaux sociaux et de l’extrémisme en ligne pour l’ONG Media Matters for America. « Aux Etats-Unis, QAnon s’est infiltrée dans notre système politique », dénonce-t-il.
  • Pour le spécialiste, cette mouvance « antidémocratique par nature », qui a notamment permis l'élection de deux représentantes au Congrès, risque de continuer à jouer de son influence longtemps après l’élection de Joe Biden.

À la fin de l’année 2017, un utilisateur anonyme du forum 4chan poste un message dans l’onglet « /pol/ » (pour « politiquement incorrect ») du site, repaire en ligne de la droite dure américaine, connu pour ses positions raciste et ultranationaliste. Il se fait appeler « Q » et prétend être un cadre de l’administration fédérale. Il clame que le président Donald Trump s’apprêterait à faire tomber ses ennemis, incarnés par « l’Etat profond » (le « deep State ») et par une cabale pédophile (voire sataniste et cannibale) dont Hillary Clinton, les élus démocrates, et des personnalités hollywoodiennes feraient partie. Q annonce une vague d’arrestations massives organisées par Trump qui devrait permettre au pays et à ses citoyens d’effectuer leur révolution et de reprendre leur souveraineté.

Trois ans et des milliers de messages cryptiques de Q plus tard, la théorie du complot QAnon a engendré meurtres, violences et tentatives de kidnapping aux États-Unis, où elle est directement liée à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Elle a perturbé l’élection présidentielle américaine, et pris des allures de religion numérique, tant ses adeptes ont fait de Donald Trump – qui n’a fait que s’en gargariser – une figure messianique.

20 Minutes a interrogé Alex Kaplan, spécialiste américain de la désinformation sur les réseaux sociaux et de l’extrémisme en ligne pour l’ONG Media Matters for America, afin de comprendre comment la mouvance QAnon a pu prendre une telle importance aux États-Unis et prendre la mesure de la menace qu’elle pourrait représenter en France à la veille  l'élection présidentielle.

Comment expliquez-vous un tel développement de la mouvance QAnon ?

Quand les premiers messages de Q ont fait leur apparition en octobre 2017, cet anonyme n’était pas le premier à revendiquer des liens avec la haute administration américaine sur des forums d’extrême-droite, c’était même plutôt courant. Mais il a bénéficié d’une forme de complicité des modérateurs de 4chan, et de la popularité d’une autre théorie complotiste, le « pizzagate » qui, elle aussi, prétendait révéler l’existence d’un complot pédophile. Ces messages ont immédiatement trouvé écho sur YouTube, Twitter et Reddit, avant de migrer vers un autre forum encore plus marqué politiquement et encore plus extrême : 8chan [désormais devenu 8kun]

Comment ces messages ont-ils trouvé écho auprès du grand public ?

Grâce à des sites d’informations alternatives d’extrême-droite (tels qu’Infowars ou YourNewsWire) qui ont participé à la diffusion du contenu QAnon à partir de 2018. Dès l’été suivant, des adeptes de QAnon s’affichaient à des meetings organisés par l’ancien président Donald Trump. Dans la foulée, les adeptes de cette théorie du complot avaient créé de véritables infrastructures dédiées à QAnon sur les réseaux sociaux : hashtags Twitter, groupes Facebook, chaînes YouTube…

La création de cette nébuleuse complotiste a joué un rôle très important dans sa diffusion auprès du grand public, et explique en partie l’explosion de son activité au cours de l’année 2020.

L’élection présidentielle américaine a-t-elle joué un rôle d’accélérateur dans la diffusion de QAnon ?

Assurément. QAnon représentait déjà une inquiétude – le FBI l’a classé comme menace terroriste potentielle en 2019 suite à de nombreux actes de violence commis en son nom – mais l’élection a été l’occasion pour le mouvement de s’imprégner des accusations de fraude électorale, de profiter de la polarisation entre démocrates et républicains, et d’attirer des personnalités gravitant autour de la figure présidentielle et renforçant les allégations de fraude.

Je pense notamment à l’avocate Sydney Powell [qui est allée jusqu’à participer à des émissions QAnon sur Internet], ou encore à l’ancien général et conseiller de Donald Trump, Michael Flynn. Tous deux sont des figures très populaires auprès des adeptes de cette théorie du complot. Donald Trump a, lui aussi, profité de QAnon en entretenant l’ambiguïté, en retweetant des tweets contenant des hashtags complotistes, et en déclarant qu’il appréciait leur soutien, ce qu’ils ont pris comme une validation. Vous avez vu à quoi ça a mené : l’assaut du Capitole par des militants pro-Trump, dont de nombreux adeptes de QAnon. Ça causé la mort de cinq personnes.

La sécurité du Capitole, à Washington DC, était renforcée le 4 mars dernier. Les services de renseignements américains craignaient une nouvelle tentative d’insurrection par les conspirationnistes QAnon — Mihoko Owada/Sipa USA/SIPA
La sécurité du Capitole, à Washington DC, était renforcée le 4 mars dernier. Les services de renseignements américains craignaient une nouvelle tentative d’insurrection par les conspirationnistes QAnon — Mihoko Owada/Sipa USA/SIPA - Mihoko Owada/Sipa USA/SIPA

L’épidémie de Covid-19 n’a-t-elle pas également été un facteur ?

L’anxiété produite par le coronavirus, la méfiance suscitée par les autorités sanitaires, les confinements et la proximité des adeptes de QAnon avec les mouvements anti-vaccination et covido-sceptiques ont probablement poussé beaucoup de monde vers cette théorie du complot. Mais ça a aussi eu un impact négatif sur la gestion de l’épidémie par le gouvernement, puisque ça a mené à de nombreuses vagues de contestation. Plusieurs études ont par ailleurs démontré qu’une augmentation significative de la consommation de contenus QAnon sur Internet avait eu lieu durant la pandémie.

QAnon représente-t-elle une menace pour la démocratie américaine ?

Cette théorie du complot est antidémocratique par nature, donc oui. Mais ce qui m’inquiète particulièrement, c’est qu’elle s’est infiltrée dans notre culture politique, comme dans notre société. Deux élues au Congrès, Marjorie Taylor Greene dans l’État de Géorgie, et Lauren Boebert, dans le Colorado, ont affiché un soutien clair à la mouvance QAnon pour se faire élire, bien qu’elles tentent de s’en distancier désormais. D’autres, et ce n’est pas négligeable, ont réussi à se faire élire au sein des administrations, et pourront donc jouer de leur influence même après l’élection de Joe Biden.

Marjorie Taylor Greene, la représentante de l’Etat de Géorgie, a fièrement revendiquée son appartenance au mouvement QAnon pour se faire élire au Congrès. Maintenant élue, elle tente de s’en distancier — Erin Scott/AP/SIPA
Marjorie Taylor Greene, la représentante de l’Etat de Géorgie, a fièrement revendiquée son appartenance au mouvement QAnon pour se faire élire au Congrès. Maintenant élue, elle tente de s’en distancier — Erin Scott/AP/SIPA - Erin Scott/AP/SIPA

Combien de personnes adhèrent à QAnon aux États-Unis ?

Nous n’avons pas d’estimations précises à ce jour, même si Facebook a rapporté que 3 millions de ces membres seraient affiliés à la théorie du complot en août 2020. Nous observons toutefois que la mouvance peut toucher n’importe qui. Certains ont fait Harvard, d’autres sont d’anciens sympathisants démocrates.

QAnon a la capacité d’inclure n’importe quelle petite actualité ou n’importe quelle théorie du complot dans sa réalité alternative. Ça la rend très attractive, grand public et accessible. Elle présente aussi des tendances sectaires, est liée au christianisme, à la Bible, et infiltre même des congrégations religieuses. Ses adeptes se coupent de leur famille, de leurs amis, ou essaient de les convaincre de la véracité de leur croyance. C’est très inquiétant.

Facebook, Twitter et YouTube commencent à fermer des comptes QAnon sur leurs plateformes. Agissent-ils trop tard ?

Évidemment. Nous savons désormais que Facebook et Twitter étaient au courant dès 2018 que QAnon grossissait de manière inquiétante sur leurs plateformes, et qu’ils ont fait le choix de ne pas agir. Donc oui, ils ont commencé à agir en 2020 et lancé une deuxième salve de suppressions en 2021, ce qui est une bonne chose, mais c’est bien trop tard et bien trop peu.

Pensez-vous que la défaite de Donald Trump entraînera une perte de puissance du mouvement ?

C’est difficile à dire. Les adeptes de QAnon sont un peu à la dérive en ce moment. Donald Trump n’est plus président, et aucune des prédictions de Q, qui n’a d’ailleurs plus posté de messages depuis décembre 2020, ne s’est réalisée. Ça joue forcément sur le moral des troupes.

Mais les membres de QAnon sont encore très actifs sur des plateformes alternatives telles que Telegram ou Parler et ne semblent plus avoir besoin de Q pour faire grandir la théorie du complot. Un influenceur QAnon a prononcé cette phrase que je trouve révélatrice : « Le but de Q était de vous apprendre à faire confiance à votre propre discernement avant toute chose. Q pourrait ne jamais revenir, et ce n’est pas grave, car il faut parfois apprendre à avancer sans filet de sécurité. »