Coronavirus : Quel impact la crise sanitaire a-t-elle eu sur les dérives sectaires ?

PEUR La ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, dévoile ce jeudi un rapport sur les nouvelles dérives sectaires, en « recrudescence » depuis un an

Hélène Sergent

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Illustration de témoins de Jéhovah, à Nantes en 2018.
Illustration de témoins de Jéhovah, à Nantes en 2018. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Dans une note consultée par 20 Minutes, les services spécialisés de la police, de la gendarmerie, des renseignements territoriaux et de la Miviludes font état d’une augmentation des saisines entre 2019 et 2020.
  • En 2020, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires a notamment reçu près de 3.000 signalements.
  • Les phénomènes d’emprise liés à la santé et au business du « bien-être » ont sensiblement augmenté.

Mesurer pour mieux comprendre et protéger. Commandée par la ministre déléguée à la citoyenneté, Marlène Schiappa, une mission d’inspection dresse un bilan des nouvelles « tendances » des dérives sectaires. Cette note, consultée par 20 Minutes, doit être présentée ce jeudi par la ministre. Nourri par les remontées des différents services d’enquête spécialisés, ce rapport fait état d’une inflation des pratiques sectaires.

En cinq ans, la Mission interministérielle chargée de la vigilance et de la lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a enregistré une hausse des signalements de 30 %. Si les effets de la pandémie ne peuvent être encore « totalement mesurés », précisent les auteurs de cette note, le coronavirus a joué un rôle non négligeable sur ce phénomène. « La crise sanitaire de 2020 a provoqué une augmentation des pratiques susceptibles d’engendrer des dérives sectaires », estiment-ils.

Une hausse à tous les niveaux

Caractériser le phénomène « d’emprise mentale » est, pour les enquêteurs, souvent long et complexe. Pour autant, la Miviludes a pu observer une augmentation récente de ses saisines. Entre mars et juin 2020, l’instance a reçu 80 signalements « en lien direct avec la crise sanitaire ». Côté police, le commissaire divisionnaire à la tête de l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes), Eric Berot, détaille : « Nos services gèrent une centaine de dossiers liés à des dérives sectaires. La moitié de ces dossiers nous sont remontés ces derniers mois et sont liés au Covid-19 ».

Une augmentation « conséquente » relevée aussi par la référente nationale chargée de ce sujet pour la gendarmerie : « En 2019, on recensait 129 procédures liées à des dérives sectaires. En 2020, on a eu une augmentation de 58 %, ce qui représente à peu près 200 procédures au total. Et sur ce nombre, environ 60 % d’entre elles touchent à la santé. » Dans la synthèse remise à la ministre, les experts expliquent : « La crise sanitaire sans précédent, suivie de très graves conséquences économiques, ouvre la voie à une crise existentielle et peut conduire certaines personnes à se rapprocher de groupes sectaires qui donnent l’impression de donner du sens aux événements. »

Surfer sur un contexte « anxiogène »

Depuis l’apparition du Covid-19, plusieurs « gourous » ou thérapeutes, fustigeant la médecine traditionnelle et l’industrie pharmaceutique, ont développé des « méthodes » et des pratiques pour soi-disant lutter contre le virus.

Dans la note adressée à Marlène Schiappa, les services d’enquête précisent que « l’essentiel des inquiétudes exprimées dans les signalements porte sur des propositions en matière de santé : conseils pour se prémunir de l’infection et pseudo-remèdes souvent en lien avec des théories complotistes. Les offres d’accompagnement de ceux qui souffrent ou ont souffert du confinement ont également été nombreuses et inquiétantes, car elles s’adressent à des personnes fragilisées et déstabilisées par le contexte anxiogène ».

Une « peur » qui devient un « levier extrêmement important pour ceux qui cherchent à imposer une emprise mentale […]. Le coronavirus, c’est du pain bénit pour ces gens-là », analyse le chef de l’OCRVP. D’autant que le contexte a pu accentuer certaines fragilités. La perte d’un emploi et l’isolement peuvent devenir des facteurs de risque, ajoute la référente nationale de la gendarmerie.

Religion et complotisme

Au-delà de la médecine parallèle, plusieurs courants religieux identifiés depuis longtemps par les services dédiés aux dérives sectaires se sont servis de l’épidémie pour « recruter ». « A notre échelle, nous avons eu de nouvelles enquêtes en lien avec les témoins de Jéhovah. Ce qui n’est pas très étonnant puisqu’ils s’inscrivent dans un mouvement apocalyptique. La pandémie a fait écho à leur doctrine », relève l’enquêtrice de la gendarmerie. Un « regain d’activité » qui figure là encore au rapport commandé par la ministre et qui prévient : « L’impact que peuvent avoir ces discours simplistes et autoritaires sur des personnes isolées ou angoissées par la crise pourrait engendrer de nouvelles saisines dans les mois à venir. »

Pour faire face à cette recrudescence des dérives sectaires – déjà observée après les attentats de 2015 en France – les enquêteurs de la direction centrale de la police judiciaire prévoient de « muscler » leur maillage territorial. « On est en train de mettre en place des correspondants sur les dérives sectaires. Ils serviront de point de contact privilégié pour le renseignement territorial, pour les associations d’aides aux victimes et pour les services de gendarmerie, s’ils veulent faire appel à nous », précise le commissaire divisionnaire Eric Bérot.

Enfin, un renforcement à l’échelle de la Miviludes doit intervenir prochainement. Dans un communiqué diffusé ce mercredi, la ministre Marlène Schiappa a annoncé la nomination d’une magistrate, Hanène Romdhane, à la tête de la mission interministérielle récemment rattachée au ministère de l’Intérieur​. Un conseil d’orientation sera « installé » et une circulaire visant notamment à « systématiser » les signalements auprès des autorités judiciaires doit être diffusée aux préfets.