Présidentielle 2022 : Après la « dédiabolisation », la normalisation de Marine Le Pen

STRATEGIE La candidate RN à la présidentielle a modifié son programme économique et tente d'apparaître plus rassurante auprès de l'électorat pour l'emporter en 2022

Thibaut Le Gal
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Marine Le Pen.
Marine Le Pen. — Alain ROBERT/SIPA
  • Marine Le Pen est de nouveau candidate à la présidentielle pour le Rassemblement national.
  • Après l’échec de 2017, le parti a effectué plusieurs revirements stratégiques, renonçant notamment à la sortie de l’UE et de l’euro.
  • Depuis plusieurs semaine, la candidate RN tente de donner des gages de crédibilité économique à l’électorat de droite pour l’emporter en 2022.

A un peu plus d’un an de la présidentielle, le Rassemblement national affine sa stratégie. Après l’abandon de la sortie de l’Union européenne et de l’euro, acté dès l’été 2017, le parti à la flamme continue sa mue. Fin janvier, Marine Le Pen renonçait cette fois à la suspension des accords de Schengen, défendant désormais l’idée de maintenir la liberté de circulation aux seuls ressortissants européens.

Il y a quelques jours, la candidate du RN à la présidentielle affirmait très doctement que la France devrait bien rembourser les emprunts contractés dans le cadre de la crise liée au coronavirus. « Une dette doit être remboursée. Il y a là un aspect moral essentiel », écrivait-elle dans une tribune publiée dans L'Opinion. La stratégie est claire : tenter de normaliser son programme pour attirer de nouveaux électeurs et l'emporter en 2022.

« Nous tendons la main à des électeurs qui n’ont peut-être jamais voté pour nous »

Car après la défaite à la présidentielle 2017 et l'échec aux législatives, le parti s’est remis en question. « On a constaté que certains avaient toujours un doute sur notre capacité à gouverner, convient l’eurodéputé Philippe Olivier, proche conseiller de la présidente du RN. On a alors revu certaines positions et on a travaillé pour mieux intégrer les logiques internes de l’Etat, comme le Conseil constitutionnel ou le Conseil d’Etat, afin de transformer un parti d’opposition combatif en un parti de gouvernement ».

Dans cette volonté de normalisation, terme que Philippe Olivier réfute, le Front national devient Rassemblement national en 2018, et gomme petit à petit les mesures pouvant effrayer une partie des Français, notamment l’électorat de droite. « Nous écoutons le peuple français, sur l’euro comme sur l’immigration, car il ne faut pas être dogmatique. Il s’agit d’ouverture, pas de concessions », complète Gilles Pennelle, membre du bureau national et tête de liste RN pour les régionales en Bretagne.

« Nous restons anti-systèmes d’un point de vue idéologique »

Le Rassemblement national ajoute à ces revirements stratégiques une évolution de son discours politique. « Quand il y a eu les "gilets jaunes", nous n’avons pas jeté de l’huile sur le feu et on a pris nos distances quand la violence l’emportait. Sur la gestion sanitaire, nous avons une attitude critique mais responsable, laissant à d’autres la désobéissance civile et le complotisme », dit Philippe Olivier.

Pour lutter contre l’islamisme, Marine Le Pen a opposé au projet de loi du gouvernement ses propres propositions, et tenté d’apparaître plus consensuelle lors de son débat face à Gérald Darmanin. Le « je trouve que vous êtes plus molle que nous pouvons l’être », lâché par le ministre de l’Intérieur ce soir-là, a d’ailleurs ravi les cadres du parti. « Certains s’attendent à ce qu’on renverse la table ou qu’on soit caricaturaux, ce n’est pas le cas. Mais nous restons anti-systèmes d’un point de vue idéologique », tient à préciser Philippe Olivier.

La précision n’est pas anodine car ces revirements ont laissé des traces. L’ancien numéro 2 Florian Philippot, défenseur historique du Frexit, a ainsi claqué la porte en septembre 2017. « Le RN s’est soumis sur tout, ils sont maintenant pour rester dans l’UE, dans l’euro, dans la CEDH, dans l’Otan [ Marine Le Pen dit l'inverse], dans Schengen…, a encore taclé le patron des Patriotes  lors d'une manifestation à Nice ce week-end. Elle veut rembourser la dette jusqu’au dernier centime et maintenant sur le Covid, est d’accord avec Macron. Je me demande si, à ce ryhtme-là, Marine Le Pen n’appellera pas à voter Macron au second tour. »

Combler le retard dans l’électorat de droite

Derrière les critiques, une question : par ses changements de pied, le RN risque-t-il de laisser filer une partie de l’électorat contestataire vers Florian Philippot ou Nicolas Dupont-Aignan, l’ancien allié du second tour, qui ne manque pas non plus d'égratigner Marine Le Pen ? Au RN, on met en avant les bons sondages de la candidate. « Nous sommes désormais en position de remporter la présidentielle. Notre électorat traditionnel est extrêmement fidèle et nous tendons maintenant la main à des électeurs qui n’ont peut-être jamais voté pour nous », répond Gilles Pennell.

Une stratégie payante ? « La marque Le Pen reste très forte au sein de son électorat traditionnel », indique Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. « Et l’un des freins au vote RN en 2017 était le saut dans l’inconnu lié à la sortie de l’euro, qui le discréditait auprès des personnes âgées, des cadres supérieurs et professions libérales, craignant pour leurs économies. Mais les bénéfices de cette stratégie sont aujourd’hui encore très maigres. » Dans la dernière étude Ipsos Sopra-Steria, publiée début février, entre 13 et 18 % des électeurs de François Fillon en 2017 se disaient prêts à voter pour Marine Le Pen en 2022.