Municipales 2020 : « Sandrine Mazoutée », « Martine Vammal »… Pourquoi autant de comptes parodiques pour « troller » les candidats ?

POLITIQUE A Paris et dans d’autres grandes villes, des citoyens ont pris le parti de se moquer de certains candidats aux municipales via des comptes parodiques sur les réseaux sociaux. Pour faire rire… mais aussi pour espérer impacter le résultat des élections

Hakima Bounemoura

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La page d'accueil du compte parodique « Sandrine Mazoutée » de la candidate LREM Sandrine Mazetier.
La page d'accueil du compte parodique « Sandrine Mazoutée » de la candidate LREM Sandrine Mazetier. — Capture d'écran Twitter
  • « Buzzologies », « Epouard Dhilippe », « Sandrine Mazoutée », « Martine Vammal »… Plusieurs candidats aux municipales ont droit, cette année, à leur avatar numérique.
  • « La parodie ne nuit pas aux candidats, bien au contraire. Ça leur donne de l’humanité, dans un moment où justement les hommes politiques semblent être devenus des techniciens dans l’opinion publique », explique Stéphane Rozès, politologue et président de CAP.

C’est une autre campagne qui bat son plein sur Twitter depuis quelques mois. En marge de celle conduite par les candidats déclarés  aux élections municipales, une campagne orchestrée par une ribambelle de comptes parodiques anime cette année les réseaux sociaux. A Paris et dans d’autres grandes villes, des citoyens ont pris le parti de se moquer de certains candidats pour rire, mais impacter le résultat des élections dont le premier tour aura lieu ce dimanche.

« Epouard Dhilippe » (Edouard Philippe, candidat à la mairie du Havre), « Sandrine Mazoutée » (Sandrine Mazetier, tête de liste LREM à Paris), « Martine Vammal » (Martine Vassal, candidate LR à la mairie de Marseille) ou encore « Marine Caron Intime » (Marine Caron, candidate centriste à Rouen)… Autant de noms de comptes qui font comprendre, dès le premier clic, qu’il s’agit de pages parodiques. Tous ne comptent que quelques centaines ou milliers d’abonnés, mais ils sont très actifs. Et aucun parti politique n’est épargné. Mais qui se cache donc derrière ces comptes ? Et pourquoi ont-ils autant de succès ?

La page d'accueil du compte parodique
La page d'accueil du compte parodique - Capture d'écran Twitter

Beaucoup d’humour, mais surtout « une manière de s’opposer politiquement »

C’est le scrutin dans la capitale qui concentre le plus de comptes parodiques. Dans la course aux municipales à Paris, chaque candidat a droit cette année à son avatar numérique. « Anne_Hidalgo Parodie Officielle » pour la maire de Paris, «  Buzzologies » et «  Sandrine Mazoutée » pour la candidate LREM Agnès Buzyn et l’une de ses têtes de liste Sandrine Mazetier, «  Vilenie Paris » pour le candidat dissident Cédric Villani… « L’humour à la Coluche où l’on pouvait tout dire n’est plus dans l’air du temps. Et ce n’est pas mon caractère de me plier au politiquement correct », explique l’internaute qui gère le compte « Anne_Hidalgo Parodie Officielle », et qui revendique son opposition politique à l’actuel maire de Paris, depuis «  l’affaire des voies sur berges »…

« C’est pour rigoler bien sûr, mais surtout pour dénoncer la rouerie et l’opportunisme », expliquent de leur côté le couple de Parisiens qui affirment gérer le compte « Sandrine Mazoutée ». Ces derniers assurent être « de gauche », et ne cachent pas leur farouche opposition à LREM. « La politique de Macron (on a voté pour lui au 2e tour en 2017) penche bien trop à droite. Il a réussi son hold-up démocratique mais a totalement zappé la pseudo "aile gauche" », se justifient-ils. Même son de cloche chez « Buzzologies » qui décortique les bobards, bourdes et boulettes du parti présidentiel. « On pointe l’aspect factice et insincère de la candidature de Buzyn », explique l’administrateur du compte auparavant baptisé « Grivologies », en référence à Benjamin Griveaux, suivi par plus de 2.000 abonnés.

En ces temps de campagnes électorales, les politiques sont donc fréquemment moqués. Mais le phénomène n’est pas nouveau. « Les hommes politiques et gouvernants ont toujours été matière à moquerie, à raillerie. Dans le passé, il y avait des mazarinades, des parodies sous forme théâtrale. La seule chose qui a changé, aujourd’hui, c’est le support. Les réseaux sociaux ont techniquement changé la donne. C’est en termes de diffusion, de production et d’amplification que réside la nouveauté. Mais, sur le fond, le fait de se moquer des personnalités politiques est une pratique très ancienne, autant que l’est notre culture politique », explique Stéphane Rozès, politologue, président du cabinet CAP (Conseils, analyses et perspectives) et enseignant à Sciences Po et HEC.

« La parodie donne de l’humanité aux candidats »

Plusieurs candidats se sont ouvertement agacés de ces comptes parodiques. « Je suis bloqué depuis longtemps par la reine Hidalgo », précise l’avatar numérique de l’actuel maire de Paris qui, dans la vraie vie, affirme travailler comme consultant dans le marketing. Anne Hidalgo et ses soutiens « ne supportent ni contradiction ni égratignure !», dénonce-t-il. L’objectif de ces comptes, tenus de manière anonyme, est bien évidemment d’impacter les résultats du scrutin. Mais pas sûr que la parodie soit le meilleur moyen d’y parvenir. « Cela ne nuit pas aux candidats, bien au contraire. Ça leur donne de l’humanité, dans un moment où justement les hommes politiques semblent être devenus des techniciens dans l’opinion publique », analyse le politologue Stéphane Rozès.

Mais ce que craignent surtout la plupart des candidats officiels, c’est que ces comptes humoristiques soient pris au « premier degré » par les internautes, installant ainsi une certaine confusion entre infos et fake news. C’est ce qu’ont reproché de nombreux députés de la majorité au site parodique « Le Journal de l’Elysée », créé en 2018. Aurore Bergé, porte-parole des députés LREM, et la députée LREM Amélie de Montchalin s’étaient insurgées l’an dernier contre « ce compte prétendument parodique » qui « inonde Twitter faisant croire à des déclarations que des membres d’En Marche auraient prononcées ».

« Si mes tweets ont donné lieu à tant de réactions, c’est que j’ai peut-être visé juste. Je pars de faits réels que je pousse jusqu’à l’absurde. Si des gens prennent ces citations au premier degré, c’est à LREM de s’interroger. (…) Mais il s’agit de dénoncer avec humour, en aucun cas de nuire », avait expliqué à 20 Minutes le créateur du « Journal de l’Elysée »​. Le compte est aujourd’hui toujours aussi populaire. Il est suivi par plus de 70.000 personnes sur Twitter, preuve que la parodie politique a encore de beaux jours devant elle…