Coupures Internet en Inde: L'arme privilégiée du gouvernement pour étouffer les manifestations marchera-t-elle?

REPRESSION Depuis le début des manifestations en Inde, Internet a été coupé dans diverses régions du pays. Une pratique courante du gouvernement qui pourrait s’avérer inefficace cette fois

Marie De Fournas

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Les manifestants tiennent des pancartes lors d'une manifestation organisée contre la nouvelle loi indienne sur la citoyenneté à la mairie de Bangalore le 22 décembre 2019.
Les manifestants tiennent des pancartes lors d'une manifestation organisée contre la nouvelle loi indienne sur la citoyenneté à la mairie de Bangalore le 22 décembre 2019. — Manjunath Kiran / AFP
  • De violentes manifestations ont lieu en Inde depuis le début du mois de décembre, suite à l’adoption d’une loi jugée discriminante pour les musulmans.
  • Afin de contenir le mouvement de contestation qui a déjà fait 24 morts, le gouvernement a coupé partiellement ou totalement des connexions Internet dans certains endroits du pays.
  • Une pratique courante du gouvernement nationaliste, mais qui selon les experts ne fonctionnera probablement pas cette fois.

Couper pour mieux régner ? Depuis le début du mois de décembre, diverses régions d’Inde voient leur connexion Internet partiellement ou totalement coupée. Le site Internetshutdowns.in répertorie chaque jour les nouveaux blocages de connexion. Ce dimanche par exemple, on peut lire sur la plateforme que « les services Internet resteront suspendus dans la capitale du Rajasthan de 6 heures à 20 heures ». Ces blocages émanent directement du gouvernement qui tente, tant bien que mal, de contenir une vague de manifestations survenue après l’adoption d’une loi jugée discriminante pour les musulmans.

Une pratique fréquemment utilisée par le gouvernement lors de manifestations. Toujours selon Internetshutdowns.in, 104 coupures ont déjà eu lieu depuis le début de l’année 2019. En 2018, le site en a dénombré 134. A certains endroits, la coupure est bien plus ancienne. Cela fait ainsi 135 jours que le Jammu-Kashmire a perdu Internet, en même temps que son statut d’autonomie garanti par l’article 370 de la Constitution de l’Inde. Des chiffres qui hissent l’Inde au rang de pays avec le plus de coupures Internet au monde selon une étude  Forbes menée entre 2016 et 2018.

« Il ne s’agit pas d’une simple manifestation »

Une pratique redoutable en apparence, car avec 1GB estimé à 0,23 centimes d'euros, l’Inde est le pays en 2019 où le coût de l’Internet mobile est le moins cher. « Tout le monde a un smartphone, les gens ne communiquent que par WhatsApp et les réseaux ont une grande importance dans le pays », explique à 20 Minutes Catherine Bros, spécialiste de l’Inde. Mais pour la maîtresse de conférences à Paris Est Marne-la-Vallée, cette fois, la coupure Internet ne suffira pas car « il ne s’agit pas d’une simple manifestation ».

Tout a commencé par l’adoption le 11 décembre d’une nouvelle loi sur la citoyenneté, jugée comme discriminante à l’égard des musulmans. « Ce n’est pas écrit en tant que tel, mais tout le monde l’a lu comme ça. D’autant qu’elle arrive après moult coups de canif et d’actions symboliques du gouvernement nationaliste contre les Indiens musulmans. » L’experte cite comme principal exemple la pression du gouvernement nationaliste pour faire construire un temple indu à la place de la mosquée de Bradi à Ayodhya, détruite en 1992. Le lieu faisait depuis l’objet d’un grand litige entre hindous et musulmans.

Escalade des violences

« Même si cette loi ne concernera que quelques milliers de personnes, elle fait peur pour la suite aux musulmans qui ont l’impression d’être des citoyens de seconde zone. Elle ne fait qu’enflammer des braises sur lesquels le gouvernement souffle depuis plus d’un an », conclut Catherine Bros qui craint une escalade des violences dans un pays déjà en proie à de fortes tensions communautaires.

La coupure Internet pourrait donc mettre des bâtons dans les roues aux manifestants, mais pas les arrêter. D’ailleurs cette technique avait également été adoptée par le gouvernement irakien au début du mois d’octobre, là aussi pour étouffer les manifestations. Malgré cela et plus de 420 morts, le mouvement se poursuit encore aujourd’hui et le 30 novembre dernier, le premier ministre Adel Abdel-Mehdi a finalement démissionné.