Manifestations en Irak : En coupant Internet, le gouvernement ne fait qu’amplifier la contestation

CENSURE Afin d’étouffer les manifestations lancées via les réseaux sociaux en Irak, le gouvernement a progressivement coupé l’ensemble du réseau internet du pays au début du mois d’octobre

Marie De Fournas

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Six personnes ont été tuées samedi en Irak lors de manifestations meurtrières.
Six personnes ont été tuées samedi en Irak lors de manifestations meurtrières. — AFP
  • La jeunesse irakienne dénonce la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics dans le pays.
  • Pour tenter d’étouffer les mouvements de contestation de la jeunesse irakienne, le gouvernement a décidé, en plus de tirer à balles réelles sur les manifestants, de couper l’accès à Internet dans tout le pays.
  • Une mesure qui est en train de se retourner contre le gouvernement, selon des experts.

Mauvais calcul. Vendredi et samedi, des manifestations se sont déroulées à Bagdad et dans le sud de l'Irak, malgré les tentatives du gouvernement pour les étouffer. Au total, 63 personnes  ont été tués, selon un bilan établi par la Commission gouvernementale des droits de l’Homme. Depuis début octobre et les premières contestations, les autorités tirent à balles réelles sur les opposants. Jusqu’à présent, le bilan serait d’au moins 220 morts.

Parallèlement, le gouvernement a décidé de couper progressivement l’accès à Internet dans l’ensemble du pays. Une mesure visant à fragiliser l’organisation des rassemblements et à contrôler l’information.

« En Irak, les gens vont principalement sur Facebook pour trouver des informations »

Car ces manifestations ont été déclenchées spontanément grâce aux réseaux sociaux. Des appels lancés par la jeunesse irakienne pour dénoncer la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics. « Cette jeunesse est très connectée, comme dans n’importe quel autre pays, et les réseaux sociaux sont des catalyseurs de mobilisations collectives. On peut estimer que la manifestation a pris une telle ampleur du fait de cette connectivité », analyse pour 20 Minutes Myriam Benraad, politologue spécialiste du monde arabe et auteur du livre L'Irak, par-delà toutes les guerres.

A cela, il faut ajouter qu’un grand nombre d’Irakiens ne font pas confiance aux médias officiels, pour la plupart partisans, et préfèrent donc s’informer via les réseaux sociaux. « Les gens vont principalement sur Facebook pour trouver des informations. Et comme sur ce réseau, l’algorithme fait remonter dans votre flux des informations similaires à celles que vous avez déjà cherchées, ils sont même surinformés », explique à 20 Minutes Victoria Fontan, professeure d’études de la paix et de la résolution des conflits à l’université américaine d’Afghanistan. Couper l’accès à Internet est donc apparu au gouvernement comme la solution la plus simple et efficace pour stopper le mouvement. A tort.

La coupure d’accès à Internet ne fait que « mettre le feu aux poudres »

« C’est trop tard, assure Myriam Benraad. Le mouvement a déjà pris corps assez concrètement sur le terrain et fédéré des gens d’une même rue, d’une même université ou encore d’un même parti politique. Ce n’est pas la coupure d’accès à Internet qui l’arrêtera. Pire, elle ne fait que radicaliser les manifestants, amplifier leur colère et mettre le feu aux poudres. Ils y ont vu un affront supplémentaire. »

Un avis partagé par Victoria Fontan : « La théorie du complot est déjà un sport national en Irak. Couper Internet signifie que le gouvernement veut cacher quelque chose. Cela pourrait même amplifier des rumeurs sachant que les Irakiens savent déjà que les autorités tirent à balles réelles sur eux. » Le gouvernement se serait donc trompé de stratégie dans les grandes largeurs, « comme en Egypte en 2011, où la coupure Internet avait galvanisé la jeunesse », rappelle la professeure.

« Les jeunes irakiens sentent que c’est leur printemps »

Cette méthode, le gouvernement irakien n’est en effet pas le seul à y avoir eu recours, et le passé a déjà montré son inefficacité. En janvier 2011, alors que les premières manifestations se déclenchent en Egypte, Hosni Moubarak, le président de l’époque, prend la même décision et coupe Internet dans tout le pays. Telecomix, un groupe décentralisé de cybermilitants engagés en faveur de la liberté d’expression, décide d’agir. Rapidement, ils mettent en place une connexion gratuite par ligne commutée (c’est-à-dire par le biais du réseau téléphonique), permettant aux militants égyptiens de contourner la censure. Pour rappel, les manifestations de janvier ont mené à la révolution égyptienne et à la démission du président.

Difficile de ne pas faire la comparaison. « Le mouvement est sans précédent en Irak », assure Myriam Benraad. « Les jeunes irakiens sentent que c’est leur printemps. Le mouvement prend. Je le sens parce qu’aucun n’avait jamais duré aussi longtemps », complète Victoria Fontan. Aujourd’hui, les manifestants réclament « la chute du régime ».