Liban: Comment une taxe sur WhatsApp a lancé l’un des plus gros mouvements de contestation du pays

EFFET BOULE DE NEIGE En annonçant que l’application d’appel gratuit allait être taxée, le gouvernement a déclenché l’une des plus grosses manifestations du pays, révélant une colère plus profonde chez la population.

Marie De Fournas

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Après l'annonce de la taxe WhatsApp, les jeunes ont été les premiers à descendre dans la rue.
Après l'annonce de la taxe WhatsApp, les jeunes ont été les premiers à descendre dans la rue. — Hassan Ammar/AP/SIPA
  • Des manifestations se propagent dans tout le pays depuis cinq jours et rassemblent tous les Libanais quel que soit leur âge, leur classe sociale ou leur religion.
  • L’élément déclencheur de ce mouvement sans précédent : une taxe sur l’application WhatsApp proposée par le gouvernement.
  • Aujourd’hui, le peuple libanais appelle au départ de l’ensemble de la classe politique, jugée corrompue et incapable de trouver des solutions à la crise économique et sociale qui mine le pays.

Une goutte d’eau dans un vase déjà bien trop rempli. Depuis cinq jours et malgré l’annonce de réformes, le peuple libanais est dans la rue afin d’ exprimer sa colère contre la classe politique, accusée d’être corrompue et d’avoir laissé couler le pays. Les manifestations ont débuté après l’annonce par le gouvernement jeudi, la taxation de 20 centimes de dollars (soit 18 centimes d’euros) des appels effectués par les Libanais, via des services gratuits comme WhatsApp ou Viber. Et ce, pour renflouer les caisses de l’Etat.

Des centaines de Libanais se sont mis alors à protester, obligeant le gouvernement à faire marche arrière et à annuler le soir même cette décision. Mais trop tard : un mouvement de protestation sans précédent est lancé. De nombreux facteurs antérieurs expliquent pourquoi cette mesure en apparence peu signifiante pour nous en France, a été l’étincelle qui a embrasé tout le pays du cèdre.

Mauvais timing et décalage complet

L’annonce est d’abord mal tombée. Le lundi, une centaine d’incendies se sont déclarés dans tout le Liban. Incontrôlables jusqu’au mardi soir et les premières pluies de saison, ils ont réduit en cendres de nombreux hectares de forêts. « Cette perte a suscité une vive émotion chez les Libanais, raconte Jamil Mouawad, enseignant chercheur en sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth. Mais les gens ont surtout constaté l’incapacité de l’Etat à gérer une catastrophe naturelle à cause d’une mauvaise maintenance, d’un manque de financement, d’infrastructures et de personne, comme des gardiens de forêt par exemple. » C’est donc à un peuple déjà sonné par ces événements et en colère, que le gouvernement annonce un jour plus tard la fameuse taxe WhatsApp.

« WhatsApp est le premier outil de communication au Liban : tout le monde l’utilise, du chômeur au chef politique, explique Raphaël Gourrada, docteur en sciences politiques à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). L’application est également un moyen de communiquer à l’international, sachant qu’une partie de la population libanaise a émigré à l’étranger. Comme beaucoup de services au Liban, les forfaits mobiles coûtent déjà très cher et taxer en plus de 20 centimes cette application gratuite, cela représente beaucoup pour certains. » Le spécialiste du Liban précise que dans ce pays où le chômage touche un grand nombre de jeunes, il n’est pas rare de cumuler trois emplois pour tout juste s’en sortir. « Le fait que le gouvernement fasse cette annonce en pensant que cette solution allait passer, montre le décalage complet et le gouffre entre la population et les élites. » La taxe WhatsApp est donc rapidement devenue un symbole.

« Une arrogance insoutenable »

« C’était la provocation de trop, lance le politologue franco-libanais Ziad Majed. Toute la classe politique est accusée par une grande partie des Libanais de corruption et de mauvaise gestion des affaires publiques, du budget et de l’argent de l’Etat. Cet Etat est en train de faire faillite à cause de la corruption de ses responsables et de l’accumulation de leurs mauvais choix économiques. Et au lieu de faire des réformes et d’envisager des mesures sérieuses, il ne cherche qu’à imposer plus d’impôts. C’était pour beaucoup une arrogance insoutenable. »

« Cette taxe a été vue comme un moyen du gouvernement de faire payer toute la population à la place des élites dirigeantes qui s’enrichissent », complète Raphaël Gourrada. C’est ainsi qu’en impactant l’ensemble des Libanais, la taxe WhatsApp est devenue l’élément déclencheur d’un mouvement de contestation global. Une première pour ce pays.

Intercommunautaire et intergénérationnelle

« Toutes les classes sociales, toutes les générations et toutes les communautés religieuses de toutes les régions sont mobilisées. C’est inédit ! », s’enthousiasme Jamil Mouawad. Même en 2015, lors de la crise des déchets, l’expert ne se souvient pas d’une telle unité. Rien à voir non plus avec la manifestation de 2005 contre la présence de l’armée syrienne dans le pays, récupérée à des fins politiques par le parti Hariri. « Cette mobilisation n’a pas de leader politique puisqu’elle est contre tous les leaders ! », analyse Ziad Majed.

Un ennemi commun, mais des revendications variées et très nombreuses. « La crise de la gestion des déchets était déjà un indicateur que les gens sont extrêmement en colère, détaille Ziad Majed. Il y a la question des coupures d’électricité, qui depuis de très longues années absorbe une partie du budget sans trouver de solution. Il y a l’enrichissement de certaines familles politiques qui en plus, monopolisent la représentation d’une génération à l’autre, sans renouvellement au niveau des élites et sans possibilité de voir les choses changer. Il y a des lois de discrimination contre les femmes, des lois par rapport aux questions des droits des étudiants, la crise des réfugiés et le racisme décomplexé contre ces derniers… » Cette diversité fait à la fois la force et la fragilité du mouvement, qui selon Jamil Mouawad ne devra pas se disperser pour perdurer.