Iran: Le gouvernent a coupé Internet pour « tuer à huis clos » les manifestants, selon une experte

REPRESSION Cela fait maintenant cinq jours que les autorités iraniennes ont coupé l’accès à Internet dans tout le pays afin d’étouffer les manifestations spontanées.

Marie De Fournas

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Des manifestants iraniens se rassemblent autour d'une voiture en flammes lors d'une manifestation contre l'augmentation du prix de l'essence dans la capitale, Téhéran, le 16 novembre 2019.
Des manifestants iraniens se rassemblent autour d'une voiture en flammes lors d'une manifestation contre l'augmentation du prix de l'essence dans la capitale, Téhéran, le 16 novembre 2019. — AFP
  • Depuis dimanche matin, le réseau internet en Iran fonctionne à 5 %, bloquant la plupart des moyens d’échange entre la population au sein même du pays et avec le reste du monde.
  • Un moyen de désorganiser les manifestations en cours dans le pays, mais surtout de réprimer comme bon leur semble celles-ci selon Mahnaz Shirali, politologue et enseignante à Sciences po, spécialiste de l’Iran.
  • Les forces de l’ordre auraient ainsi selon l’ONU abattu des dizaines de manifestants.

Sur Twitter, le hashtag #Internet4Iran a été lancé en soutien aux Iraniens. Depuis dimanche matin, le pays est privé d’Internet. Une décision de la République islamique d’Iran en réponse aux mouvements de contestation survenus dans le pays après l’annonce surprise d’une hausse du prix de l’essence le 15 novembre dernier.

« La grande majorité des gens n’ont accès à Internet sur aucun de leurs appareils en raison du blocage imposé par le gouvernement, même ceux avec un accès par satellite. L’accès restreint est fourni à certains organes de presse et aux bureaux du gouvernement », indique le Centre pour les droits de l’homme en Iran dans un tweet. NetBlock, une organisation non gouvernementale spécialisée dans la surveillance d’Internet dans le monde, suit en temps réel la coupure depuis le début. Leurs graphiques témoignent de la soudaineté de celle-ci.

« Le leader des contestations c’est Internet. Le gouvernement a décidé de le tuer »

« Les réseaux sociaux et Internet occupent une place primordiale dans les pays aux gouvernements autoritaires comme l’Iran. Il s’agit du seul espace où les jeunes peuvent s’exprimer librement, explique à 20 Minutes Mahnaz Shirali, politologue et enseignante à Sciences po, spécialiste de l’Iran. Le régime a compris l’importance de cet outil dans l’organisation des manifestations. Au XXIe siècle, le leader des contestations c’est Internet, c’est lui qui réunit les gens. Donc le gouvernement a décidé de le tuer. »

Selon l’experte, ce blocage Internet ne vise pas seulement à perturber le déroulement des manifestations. « C’est pour tuer à huis clos », assure celle qui pense que le nombre de morts officiels est bien plus important que celui annoncé par le gouvernement. Pour l’heure, les autorités ont confirmé la mort de quatre membres des forces de l’ordre et d’un civil depuis le début des troubles vendredi dernier. De son côté, Amnesty International a indiqué dans un communiqué mardi qu'« au moins 106 manifestants dans 21 villes ont été tués, selon des informations crédibles ».

Internet coupé à 95 %

Cette coupure Internet inquiète particulièrement car elle est la plus importante qu’ait jamais connu le pays. « Le gouvernement a pour habitude d’empêcher l’accès à Internet lors de manifestations, mais c’est la première fois que c’est à cette échelle », assure Mahnaz Shirali. Internet fonctionne depuis dimanche dernier à 5 %, même si NetBlock relève une activité à 10 % ces dernières heures​. Une faille qui permet tout de même la fuite d’informations au compte-gouttes.

« Comme il a lui-même besoin d’Internet, le régime islamique a voulu créer un réseau à part pour lui, les forces de l’ordre et ses alliés. Mais il n’y est pas encore parvenu complètement et reste encore dépendant à 5 % du réseau public. S’il parvient à être complètement indépendant, il pourra faire un carnage en toute impunité », craint la politologue.

Le courage des manifestants libanais et irakiens contagieux

Une crainte amplifiée par la situation actuelle du gouvernement. « Le gouvernement est ébranlé dans son pouvoir. Il ne peut pas fuir à l’étranger est donc coincé et se bat pour sa survie, explique Mahnaz Shirali. Le Liban et l’Irak sont en pleine révolte, et le courage des manifestants est contagieux en Iran. Les Iraniens se sont dit "c’est maintenant ou jamais", car le régime ne pourra pas faire venir comme à chaque fois des mercenaires de ces deux pays pour réprimer les manifestations. »

Ce mercredi, l’Etat a affirmé être sorti victorieux d’un « complot » ourdi à l’étranger, grâce à l’intervention des forces armées face aux « émeutiers ». Ce jeudi après-midi, un bilan officiel et fiable restait encore inconnu et Internet toujours inaccessible pour la majeure partie des Iraniens.