«Le mouvement des "gilets jaunes" et l’élection d’Emmanuel Macron illustrent l'émergence d'un nouveau pouvoir»

INTERVIEW Co-auteur de l’ouvrage « Nouveau (contre) pouvoir », Jeremy Heimans estime que la France fait aujourd’hui figure de « laboratoire le plus intéressant » dans le monde en matière de « nouveau pouvoir »

Propos recueillis par Helene Sergent

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Le mouvement des gilets jaunes, comme l'élection d'Emmanuel Macron traduiraient l'émergence d'un nouveau pouvoir.
Le mouvement des gilets jaunes, comme l'élection d'Emmanuel Macron traduiraient l'émergence d'un nouveau pouvoir. — Zakaria ABDELKAFI / AFP
  • Ouvert, participatif et basé sur le partage, le « nouveau pouvoir » serait selon l’auteur à l’origine de l’émergence de nombreux événements, personnalités et organisations ces dernières années.
  • Il refuse toutefois d’opposer « nouveau pouvoir » et « pouvoir traditionnel » et démontre qu’ils peuvent être aussi bien néfastes que bénéfiques pour nos sociétés.
Jeremy Heimans a cosigne avec Henry Timms un ouvrage qui analyse les événements les plus marquants de ces dernières années sous un prisme nouveau: celui de l'émergence d'un nouveau pouvoir.

Quels points communs peuvent avoir l’émergence de plateformes numériques comme Uber ou  Airbnb, l’élection inattendue de Donald Trump ou l’apparition du mouvement #Metoo ? Ils sont l’incarnation et le résultat d’un « nouveau pouvoir ».

Dans un ouvrage rédigé avec Henry Timms et publié en France le 28 février dernier, l’australien Jeremy Heimans analyse la construction de ce nouveau type de pouvoir notamment rendue possible par l’avènement des réseaux sociaux. 20 Minutes l’a rencontré.

Comment définissez-vous le « nouveau pouvoir » du titre de votre livre ?

C’est un nouveau moyen de produire un effet voulu. C’est un courant, comme l’eau ou l’électricité, qui se renforce avec la participation de la masse. C’est un pouvoir ouvert, conquis par une multitude de personnes, basé sur le partage. On ne peut pas gérer, contrôler ce type de pouvoir mais on peut le canaliser. Aujourd’hui, on considère que les organisations ou les leaders qui souhaitent prendre le pouvoir doivent apprendre à utiliser ses outils (les réseaux sociaux) et son état d’esprit (ouvert, partagé).

Le nouveau pouvoir s’oppose-t-il forcément au pouvoir traditionnel ?

Non. Les acteurs les plus puissants dans notre monde actuel sont ceux qui ont su combiner efficacement nouveau pouvoir et pouvoir traditionnel. Par exemple, aux Etats Unis, la NRA (National Rifle Association), une association pro armes, utilise à la fois très efficacement les outils du « vieux » et du nouveau pouvoir. La NRA dispose d’une image de marque très forte, de relais politiques au sein des partis, d’une véritable influence mais elle sait aussi parfaitement mobiliser ses militants, propager ses idées d’un individu à l’autre.

Les leaders de l’organisation ont compris qu’il y avait une soif de participation chez leurs militants qu’ils laissent s’exprimer et participer, y compris les membres les plus extrêmes. L’intensité et l’énergie des militants sont la clé de ce succès. On ne dit pas que le « vieux pouvoir » est amené à disparaître, on dit que pour faire émerger une idée, une organisation ou un mouvement politique, il faut désormais prendre en compte les outils et les valeurs de ce « nouveau pouvoir ».

Les effets de ce « nouveau pouvoir » sont-ils forcément vertueux ?

Non, pas forcément. Daesh illustre les dérives qui peuvent en découler puisque l’organisation terroriste a propagé ses idées en utilisant les outils du nouveau pouvoir. On s’est intéressé dans le livre à l’histoire d’une écossaise de 17 ans qui a rejoint les rangs de Daesh et qui a adapté l’idéologie djihadiste pour attirer et recruter d’autres jeunes filles de son âge. Elle a créé un réseau social, très puissant, très fort pour séduire de nouvelles recrues pourtant très différentes les unes des autres. Aucune autre organisation n’a diffusé ses idées aussi largement et de façon aussi inattendue ces dernières années avec une stratégie du contenu parfaitement adapté aux réseaux sociaux. La capacité à mobiliser est l’une des clés pour réussir dans nos sociétés hyperconnectées.

Vous écrivez dans votre livre que la France est aujourd’hui le plus « intéressant et le plus explosif des laboratoires du nouveau pouvoir dans le monde. » Pourquoi ?

Deux événements marquants - qui se sont déroulés en France - sont selon moi le résultat de l’émergence de ce nouveau pouvoir : Les gilets jaunes et l’élection d’Emmanuel Macron. La France a certes une grande tradition de manifestation, d’activisme, de militantisme. Mais le mouvement des « gilets jaunes » est différent parce qu’il n’y a pas de leader et son organisation est décentralisée. La mobilisation émerge de façon nouvelle et les institutions politiques ne savent pas comment gérer ça. C’est un courant de participation, qui s’est étendu au fil des semaines grâce aux réseaux sociaux même si on ne sait pas encore comment le mouvement va évoluer et s’il va s’institutionnaliser.

Emmanuel Macron quant à lui a été élu grâce aux outils du nouveau pouvoir. Il a compris que pour gagner dans un contexte d’hostilité généralisée à l’égard des partis traditionnels, il fallait s’en écarter. C’est pour cette raison qu’il a présenté « En Marche » comme un mouvement, composés de militants, les « marcheurs », très connectés. En revanche, une fois élu, il a immédiatement incarné un pouvoir traditionnel. Et c’est une stratégie risquée.

Pourquoi ?

Emmanuel Macron ne bénéficie plus de l’intensité du mouvement, de la ferveur de l’élection présidentielle. Il n’a pas su entretenir la relation avec les militants d’En Marche et les marcheurs. Structurellement, le mouvement présidentiel est devenu un parti traditionnel, majoritaire, et presque moins participatif que les autres partis. C’est peut-être plus confortable pour lui à court terme mais à long terme, c’est dangereux. Trump lui a su maintenir sa « foule » de militants et il capitalise dessus et il entretient une relation très forte avec ses supporters avec un objectif clair : sa réélection.