Cambridge analytica: «Le scandale a montré que les politiciens sont aussi malhonnêtes que les autres»

INTERVIEW Benjamin Bayart, cofondateur de la Quadrature du Net, revient sur le scandale Cambridge analytica et ouvre les portes à la démocratie du futur

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Illustration données personnelles sur Facebook.
Illustration données personnelles sur Facebook. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA
  • Il y a un an, le 17 mars, le scandale Cambridge analytica faisait trembler Facebook.
  • 87 millions d’utilisateurs du réseau social ont vu leurs données personnelles récupérées à leur insu via des questionnaires.
  • La démocratie est-elle possible à l’heure des réseaux sociaux ? Benjamin Bayart, cofondateur de la Quadrature du Net, aide à répondre à cette question.

Il y a un an jour pour jour, le scandale planétaire autour des données personnelles égratignait l’image de Facebook et de son président, Mark Zuckerberg. La firme  Cambridge Analytica a récupéré, via un questionnaire psychologique, les données personnelles de 87 millions d'utilisateurs à leur insu. Une précieuse base de données pour la société, plus tard embauchée par l’équipe de campagne de Donald Trump.

Benjamin Bayart, cofondateur de la Quadrature du Net, animera la conférence « La démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux » au Grand Barouf du numérique de Lille le 21 mars. Pour donner un avant-goût à cette réflexion, il revient avec 20 Minutes sur cette manipulation de grande ampleur et ouvre les portes à la démocratie du futur.

Le scandale Cambridge analytica a-t-il changé notre manière de voir la démocratie ?

Le lien avec la démocratie n’est pas direct. Je ne crois pas qu’avec quelques posts finement ajustés, on a pu modifier lourdement le résultat des élections. Des gens qui cherchent à modifier le résultat des élections, c’est vieux comme Hérode, cela s’appelle des candidats. En revanche, Cambridge analytica a montré quelque chose de plus embêtant. Avec des mots crus : il y a différentes familles de margoulins qui tripatouillent les données personnelles pour faire des choses malsaines. Et je constate que les politiciens sont aussi malhonnêtes que les autres. Je trouve extrêmement embêtant qu’on retrouve dans la même classe le capitaliste qui veut faire du pognon pour vendre des produits et le politicien qui veut se faire élire à tout prix. Ce qui met en danger la démocratie, ce n’est pas tant le fait que certaines personnes font n’importe quoi avec les données personnelles, mais le fait que les politiciens trouvent normal d’avoir recours à ces méthodes.

Un an après, a-t-on des leviers plus efficaces pour lutter contre ces dérives ?

Les leviers existent, mais on les utilise très faiblement. Le texte européen sur les données personnelles (RGPD) interdit d’utiliser les données personnelles des gens pour n’importe quoi. Les personnes doivent donner leur consentement à l’usage qu’on fait de leurs données. Pour chaque usage, il faut demander l’autorisation. A l’heure actuelle, ce n’est pas respecté, puisqu’on utilise vos données personnelles pour cibler la publicité. Je pense qu’aucun être humain sur terre n’a dit explicitement : « Oui, je souhaite que vous analysiez ma vie privée pour mieux me cibler ». C’est toujours plus ou moins implicite, plus ou moins inclus dans un contrat. Si on applique fermement le droit européen, c’est interdit. Les textes européens devraient écrire : « La publicité ciblée est interdite ». C’est écrit autrement parce qu’il y a eu un lobbying au Parlement européen pour espérer gagner quelques années, quelques exceptions, quelques passe-droits, quelques tolérances autour de certaines dérives…

Selon vous, Cambridge analytica n’a pas changé le cours de l’élection de Donald Trump. Pourquoi pensez-vous cela ?

Donald Trump s’est fait élire avec des méthodes électorales d’une malhonnêteté fabuleuse. Au mieux Cambridge analytica a pu convaincre quelques républicains conservateurs d’aller voter alors qu’ils n’en avaient pas très envie. Je ne crois pas que Cambridge analytica a eu plus d’effet qu’un meeting électoral. Ce qui est embêtant, c’est de le faire de manière malhonnête. Le but de ces plateformes est de vous manipuler, elles gagnent leur vie de cette manière. Le client chez Facebook, c’est le publicitaire et le but de Facebook est de satisfaire ses clients. Les plateformes pourraient vous manipuler pour vous mettre dans la main des politiques. La France y travaille d’arrache pied. Quand on nous dit : « L’État va collaborer avec Facebook pour faire la chasse aux fakes news ». C’est extrêmement inquiétant. Un gouvernement décide le vrai du faux et se met d’accord avec les plus puissants manipulateurs pour vous faire admettre que le vrai gouvernemental est vrai et que le faux gouvernemental est faux. C’est de la manipulation à très grande échelle.

Comment décririez-vous la démocratie de demain ?

Depuis une trentaine d’années, il n’y a plus de discussion politique. Tous les gouvernements, depuis 1983, sont des partisans de l’économie libérale de marché et ils expliquent qu’ils ne font pas de politique, mais de la bonne gestion. Fondamentalement, la politique, c’est arbitrer entre des intérêts divergents dans la société. Il faut résoudre le conflit entre deux catégories qui s’opposent sur un sujet. D’un côté, il y a des gens qui voudraient protéger leur vie privée et, de l’autre, il y a Facebook qui ne voudrait pas. Les deux s’affrontent et les politiques doivent trancher. Un conflit n’est pas malsain, mais tant qu’on n’a pas posé les termes d’un conflit, on ne sait pas qui cherche à obtenir quoi, et on obtient des arbitrages implicites au lieu d’arbitrages explicites.

Dans le futur, la démocratie va-t-elle retrouver la discussion politique ?

Je pense qu’elle va la retrouver via Internet. Pas forcément via les réseaux sociaux tels qu’on les connaît aujourd’hui, mais ce n’est pas exclu. Internet comme outil de communication qui permet à tout le monde de s’exprimer tout le temps et de former des sujets politiques. Il ne s’agit pas forcément de sujets très complexes, il s’agit d’identifier le problème et d’identifier son ennemi. La personne qui pose problème ou qui empêche de le résoudre. Cela permet de restructurer un paysage de gens qui débattent. Pour le moment, c’est très incomplet. C’est ce qu’on voit avec les «gilets jaunes» sur les ronds points. Les gens peuvent parler entre eux, mais ils évitent les sujets qui fâchent. Sur le même rond-point, vous avez des gens dont les intérêts divergent. Ils évitent de parler d’immigration, d’impôts, de libéralisme, de gauche, de droite… Mais à un moment, ils vont se remettre à en discuter. Je pense que la démocratie du futur ressemblera à ça : on va se remettre à discuter, à identifier de qui on dépend, de qui on a besoin.

Si Cambridge analytica se reproduisait aujourd’hui, choquerait-elle encore ?

Cela ne surprendrait pas comme Cambridge analytica a surpris, mais cela continuerait de choquer. Le paysage législatif ayant changé, je pense que cela donnerait lieu à des sanctions assez sévères. Je garde comme exemple la sanction de 50 millions d’euros décidée par la CNIL contre Google. C’est la toute première d’une très longue liste et les montants vont augmenter. Si quelque chose comme Cambridge analytica se reproduisait, les entreprises impliquées, de Facebook jusqu’au directeur de campagne, risqueraient gros.