Facebook change de cap: «Mark Zuckerberg aimerait qu’on pense à lui comme on penserait à Gandhi»

INTERVIEW Daniel Ichbiah, biographe de Mark Zuckerberg, revient avec 20 Minutes sur le changement de cap du fondateur de Facebook

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, à la conférence F8, le 1er mai 2018 à San Jose.
Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, à la conférence F8, le 1er mai 2018 à San Jose. — JOSH EDELSON / AFP
  • Mark Zuckerberg a promis un virage fondamental vers une plateforme plus intime et plus soucieuse de la vie privée, un pari risqué.
  • L’idée, c’est de bâtir une plateforme plus unifiée entre les différents services (Facebook, Instagram, Messenger, WhatsApp), plus simple, plus éphémère et donnant la primauté aux messageries privées.
  • Daniel Ichbiah, biographe du fondateur de Facebook, aide 20 Minutes à y voir plus clair dans cette nouvelle stratégie.

Mark Zuckerberg change de stratégie. Dans un long manifeste de 3.200 mots, le patron de Facebook a fixé mercredi un nouveau cap pour « le futur des communications et des réseaux sociaux ». L’ère du « monde plus ouvert et plus connecté » passe le relais aux « interactions privées, messages chiffrés et éphémères, stockage sécurisé et interopérabilité. » Dos au mur après des mois de scandales et sous la menace des pouvoirs politiques, il promet de reconstruire ses produits et leur business model autour de la vie privée.  Daniel Ichbiah, romancier et auteur de la biographie Mark Zuckerberg (La Martinière), nous aide à y voir plus clair.

Comment expliquer ce changement de stratégie ?

On peut le prendre à plusieurs niveaux. Mark Zuckerberg sait pertinemment qu’il va laisser une trace dans l’histoire. Qu’il le veuille ou non, il sera dans les livres d’histoire, et il faut se mettre à sa place : quelle image veut-on laisser de soi ? Il aimerait laisser l’image d’un bienfaiteur de l’humanité. Il aimerait qu’on pense à lui comme on penserait à Gandhi. Le scandale de Cambridge analytica l’a effondré personnellement. Il a mis du temps à l’accepter. Il déteste Donald Trump, il est diamétralement opposé à ses idées politiques et il est à la tête de l’entreprise dont l’outil a aidé à le faire élire. Il veut laisser l’image d’un gentil, et c’est pour cela qu’il veut donner une grande partie de sa fortune pour des actions humanitaires. L’un de ses rêves serait d’éradiquer 99 % des maladies existantes par une analyse de l’ADN. C’est un rêve sans doute illusoire, mais c’est le genre d’image qu’il aimerait laisser.

Pourquoi fait-il ces annonces maintenant ?

C’est au terme d’une longue réflexion. Facebook a toujours 2,3 milliards d’utilisateurs mais on observe un ralentissement. Il y a eu le passage devant les sénateurs américains, et il y a cette volonté d’apparaître comme un good guy. Mais les solutions qu’il préconise vont à l’opposé du modèle de Facebook.

En effet… Comment expliquer cela ?

Il y a beaucoup de choses curieuses. Par exemple, il voudrait que les gens puissent former des groupes pour communiquer (la famille, le groupe des fans de Game of Thrones…) et c’est ce que Google avait tenté avec Google + qui va fermer ses portes prochainement. Cela a été un échec. Deuxièmement, Whatsapp qu’il a acheté en 2014, apparaît comme son bateau de survie. Jan Koum, qui a fondé Whatsapp, est très porté sur la vie privée. Depuis le début, Whatsapp est un outil qui protège les utilisateurs. Quand il dit qu’il a bâti des outils de sécurité sur Whatsapp, je suis très étonné, car il a été créé dès le départ avec des outils de sécurité intégrés. Et maintenant, Mark Zuckerberg veut le mettre en avant.

On peut également observer que ces propositions vont à l’encontre du modèle économique du réseau social, non ?

Oui. Le concurrent de Facebook, c’est Google. Les deux se battent pour le marché de la publicité. A eux deux, ils squattent 80 % de la pub sur Internet. Facebook a pour vocation d’engranger un maximum de données personnelles pour permettre le ciblage le plus précis aux publicitaires. Tout leur modèle économique repose là-dessus. Je ne vois pas comment ils peuvent y échapper. Ils pourront peut-être supprimer des messages après un certain temps, mais ils garderont sans doute les métadonnées. On élimine le message de l’utilisateur qui affirme être fan d’une série mais on garde le fait qu’il est fan de cette série. C’est l’idée.

Peut-on lui faire confiance sur ces annonces ou est-ce une simple question d’image ?

Il ne faut pas se leurrer. Il est supérieurement intelligent. Il est capable d’introduire des réglages de vie privée sur les messages mais de conserver les métadonnées. Il pourra toujours nous cibler de façon publicitaire comme avant. Ce qui est sûr, c’est que leur gagne-pain est d’en savoir plus que toute agence de renseignement sur ses utilisateurs. Et ils ont ces informations parce que nous nourrissons le réseau social de ces informations.

Leurs propositions vont-elles répondre à un besoin des utilisateurs ?

C’est difficile à dire. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il parle d’un réseau Facebook qui intégrerait tous les outils. Il pourrait tirer le meilleur de tout. On dirait qu’il prépare un melting-pot de tout ça. Lorsqu’on nous enverrait un message sur Whatsapp, on le verrait sur Messenger, sur Instagram