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Broderie, canevas, tapisserie… Les passions de mémé reviennent à la mode

Broderie, canevas, tapisserie… Pourquoi les passions de mémé reviennent à la mode

RINGardos ?Les arts textiles connaissent un nouvel âge d’or, sur fond de luttes féministes
Benjamin Chapon

Benjamin Chapon

L'essentiel

  • «Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte », disait le poète. Vraiment ? Aujourd’hui, les tendances vont et (re) viennent à un rythme ahurissant.
  • Pour s’y retrouver, 20 Minutes vous propose une série d’articles sur des retours de hype insolites et d’inattendues plongées dans le ringard.
  • Aujourd’hui, prenons du fil et une aiguille pour détricoter une tendance aux « arts textiles ».

On avait déjà assisté, sceptiques, au retour du tricot. A peine remis de la hype du point mousse et de la maille coulée, qu’on entend, dans l’open space « non mais la broderie, c’est LE truc à la mode en fait ? » La broderie ? Le machin pour faire des napperons ou écrire son nom sur des torchons ? On avait bien entendu parlé du compte X (Twitter à l’époque) Brode Pute, qui relayait les créations iconoclastes d’une brodeuse facétieuse et délicieusement grossière. De là à parler d’une mode… Puis est arrivé sur notre bureau le livre d’Audrey Demarre, Anthologie curieuse de la broderie.

On a ensuite été obligé de constater que la journaliste la mieux habillée de la rédaction arborait un t-shirt avec un motif brodé à la main. A force de taper « broderie » sur Google, les cookies ont fait leur œuvre et les suggestions de pages Instagram dédiées ont plu. Enfin, un indice final a fait définitivement transformer le daron geek en apôtre du « La broderie c’est cool » : le générique de la saison 2 de House of the Dragon montre une broderie médiévale – façon tapisserie de Bayeux – en train de se faire.

« La broderie ce n’est pas seulement de l’ornement »

« La broderie n’a jamais vraiment disparu mais maintenant il y en a partout, confirme Audrey Demarre. Il y a un retour général aux pratiques traditionnelles avec le tricot par exemple, mais il y a aussi une idée du recyclage : la broderie ce n’est pas seulement de l’ornement. On répare les trous, on cache les taches, on donne une autre vie aux vêtements tout en se distinguant. »

Se distinguer, là est le principal désir de Noémie, jeune maman de 25 ans qui a mis son congé maternité à profit pour apprendre les rudiments de la broderie : « Au départ je voulais broder des faire-part, mais en fait j’ai fini par faire des trucs pour moi, sur mes vêtements ou ceux de ma fille, sur des bandes de tissus… J’adore broder, ça me détend, et en plus je trouve le résultat très poétique. »

De fil en aiguille, venir à la broderie

Si la broderie réclame un peu de temps d’apprentissage, et quasiment aucun investissement de départ, la diversité des techniques et des possibilités effraye certaines. Pour elles, un autre « art textile » a le vent en poupe, le canevas. Mais là aussi, la créativité est au rendez-vous. N’imaginez pas des canevas de sous-bois ou de chatons. Un rapide tour sur le site de Canevas Fukuri suffit à comprendre qu’on n’est pas sur un truc de mémés. Encore que… « Quand j’ai découvert ce site, j’ai décidé d’en offrir à toutes mes copines, raconte Julie. C’est vraiment un truc que je voulais partager entre filles. »

Rien de plus étonnant pour Audrey Demarre, qui pour son Anthologie de la broderie a essentiellement interviewé des femmes :

« « Le retour de la broderie a quelque chose à voir avec le féminisme. Longtemps ça a été un domaine féminin parce qu’on apprenait ça aux petites filles, qu’elles le veuillent ou non, à l’école. Pour qu’elles deviennent de bonnes petites épouses… C’est pour ça que la broderie a longtemps été déconsidérée. Mais c’est aussi un lieu de sororité, de transmission mère-fille. Très souvent il y a une histoire de filiation – sans mauvais jeu de mots – chez les brodeuses contemporaines, des histoires sur trois ou quatre générations. » »

Un art à part entière

Une autre dimension propre à la broderie rejoint le féminisme : le concept de réparation. Plusieurs « sujets » des broderies contemporaines portent ainsi sur la libération de la parole des femmes concernant les violences sexuelles et sexistes, ces femmes qui demandent « réparation » autant que justice. « Il y a une tendance, avec la broderie, à la réparation qui se voit, qui ne masque pas l’accroc mais le répare, analyse Audrey Demarre. En anglais ça s’appelle le visible mending. »

Mais si la broderie reste un art simple, presque modeste, il n’en est pas moins, par sa richesse, un art à part entière.

« « Traditionnelement, les arts textiles ne faisaient pas partie des beaux arts, mais c’est un art à part entière aujourd’hui. On peut faire avec un fil ce qu’on peut faire avec un pinceau, toutes les femmes dont je parle dans le livre sont en galeries. » »

Audrey Demarre

De tisseuse à lisseuse

A l’autre bout du long fil des arts textiles, on trouve la tapisserie. Comme sa petite sœur brodeuse, la lisseuse est une artiste qui redécouvre la puissance de ses créations. Ainsi, à Aubusson, la Cité internationale de la Tapisserie a donné un coup de neuf à un artisanat ancestral qui tombait sérieusement en désuétude. En plus d’une démarche de formation et de commandes publiques pour soutenir le secteur, la Cité a lancé la création de plusieurs ensembles qui donnent un coup de jeune à la tapisserie.

Après un ensemble, désormais achevé et visible en intégralité à Aubusson, dédié aux dessins de Tolkien, ce sont six tapisseries inspirées de l’œuvre de Hayao Miyazaki qui sont en cours. La prochaine création, intitulée La sieste de Mei et tiré de Mon voisin Totoro, sera réalisée grâce à une campagne de financement participative.

Travail long, complexe, collectif et nécessitant un matériel quasi-industriel, là où la broderie est simple et solitaire, la tapisserie n’a, pour autant, pas que le coton en commun avec sa discrète petite sœur : toute une nouvelle génération d’adeptes.