La broderie comme art de tisser du lien ?
ART•La broderie est-elle désuète ? Ce serait, en fait, tout le contraire, comme nous l’expliquent l’artiste Yassine Mekhnache et le spécialiste en broderie d'ameublement, Jean-François Lesage, qui voient en cette technique artistique un vecteur de liens.
Artiste inspiré par la culture urbaine autant que par les broderies traditionnelles, Yassine Mehknache dévoile des œuvres mêlant ses différentes inspirations, dans le cadre d’une exposition à la Galerie du 19M, à partir du 27 septembre. Pour cette exposition, il a notamment fait appel à l’expert de la broderie, Jean-François Lesage. Nous les avons rencontrés pour croiser leur regard sur la broderie.
La broderie, comme une rencontre
« Je n’étais pas destiné à rencontrer la broderie », explique l’artiste Yassine Mekhnache. La broderie s’est imposée à lui : « à l’origine, je devais juste rattraper un point de tissu ».
« J’ai commencé à être artiste à travers le graffiti ». Il poursuit : « Je suis né peintre, un jour j’ai identifié un geste. Toutes mes compositions démarraient par une tâche ; cette compo jetée, je l’ai donnée aux brodeuses, la broderie m’a permis d’accepter la poésie. Je l’ai tout de suite vue comme un mantra, une méditation pour ces femmes, les brodeuses ; de là, j’ai continué à broder des mouvements ».
Yassine Mekhnache travaille au Maroc, puis se rend en Inde. Là-bas, ils demandent aux artisans de travailler en surpiqûre. De là, naît une broderie indo-marocaine qu’il intègre dans son travail artistique.
« Pendant longtemps, j’ai eu du mal à me l’approprier. J’avais besoin de la peindre, de la charger ». Désormais, Yassine Mekhnache travaille la broderie avec de la javel, sur un tissu dépigmenté, comme une encre. « J’ai le courage de ne plus peindre mes broderies aujourd’hui. Cette broderie est de la peinture. Il y a eu un avant et un après ».
Art ou artisanat, comment définir la broderie ?
Pour Jean-François Lesage, spécialiste en broderie d’ameublement, c’est « avant tout un art ou un artisanat de liberté parce que contrairement à d’autres techniques de tissage, il n’y a aucune matrice dans laquelle le brodeur est obligé d’entrer, aucune répétition ». Pour lui c’est aussi un moyen d’expression de la créativité : « La broderie court sur le tissu comme un dessin ».
En tant que fils et petit-fils de brodeur, il a « tendance à penser que c’est un art” » Il souligne d’ailleurs que la broderie était considérée comme telle jusqu’à la fin du 18ᵉ siècle. « Par la technicité du geste, la broderie est un artisanat ; par le geste du brodeur qui intervient de manière très personnelle sur l’ouvrage qu’il est en train de créer, elle est artistique”, résume Jean-François Lesage.
La broderie comme expression de la singularité
Mais pourquoi la broderie devrait-elle entrer « dans des cases » ? Pour Jean-François Lesage, la question ne se pose plus vraiment de nos jours : « on vit à une époque où l’artisanat et l’art ne sont plus considérés comme art mineur et majeur ». Pour lui, « c’est avant tout une manière de s’exprimer. »
Plus concrètement, dans notre quotidien, la broderie apporte de l’originalité. Prenons l’exemple de la mode : « 50 petites robes noires identiques peuvent devenir tout à coup différentes grâce à la broderie, à l’instar du tatouage sur la peau. La broderie crée de la singularité. »
Tisser des liens : l’humain comme fil rouge de la broderie
Outre l’aspect artistique, l’humain est au cœur de la broderie. « Ce qui est le plus intéressant chez les brodeurs, c’est ce plaisir de faire ensemble », estime Jean-François Lesage. Ces derniers peuvent s’attaquer à de grandes œuvres brodées, nécessitant plusieurs milliers d’heures de travail, sans la moindre appréhension. Pour lui, ce qui est d’autant plus beau, c’est ce travail de concert pour finir sur « une œuvre unique qui forme un tout ». « Je les admire énormément, c’est un travail profondément humain ».
Ce qu’il admire par-dessus tout, c’est la faculté qu’ont ces brodeurs à « imaginer de minuscules points pour créer quelque chose de grand ». Un regard passionné, qui inspire Yassine Mekhnache : « Jean-François me parlait de voyage intérieur lorsqu’il regardait la broderie, qui lui faisait rêver à des continents, des îles et des voyages. J’ai réinterprété cette envie à travers le motif même de la broderie. »
« La broderie me permet de m’évader et d’intégrer de nouvelles choses dans ma peinture », explique Yassine Mekhnache. « On rencontre des choses fabuleuses à travers la broderie, c’est un support de rêverie total. »
L’exposition qui se tient au 19M à partir du 27 septembre, traduit l’évolution de son rapport à la broderie.



















