Comment les espadrilles, un poil ringardes, se sont réinventées pour tenir la corde
STYLE•Cette chaussure traditionnelle désuète est devenue aujourd’hui un standard de la mode, s’invitant même dans les catalogues des marques de luxeNicolas Bonzom
L'essentiel
- Si, pendant longtemps, les espadrilles étaient le fashion faux pas par excellence, elles connaissent, ces dernières années, un inespéré retour en grâce.
- Grâce à des marques ultra-dynamiques et des ateliers de fabrication français, qui prônent le Made in France et des valeurs écologiques, qui ont réinventé ces chaussures un poil désuètes, les espadrilles tiennent toujours la corde.
- Les espadrilles s’invitent même dans les catalogues des marques de luxe.
Non, les Nuls, en espadrilles, on n’a pas l’air d’un con. Ou plutôt, on n’a plus l’air d’un con. Si la godasse star du Pays basque fut, pendant longtemps, le fashion faux pas par excellence, elle connaît, ces dernières années, un inespéré retour en grâce. A Perpignan (Pyrénées-Orientales), Olivier Gelly, le fondateur de la marque Payote, qui commercialise des paires aux motifs flamboyants, croule sous les commandes. « Depuis trois ans, on dépasse, chaque année, les 2 millions de commandes, confie le Catalan. Pour l’instant, on n’arrive à en fabriquer que 80.000 par an. Disons qu’on est un peu en galère ! »
Olivier Gelly a lancé une levée de fonds participative, pour tenter de réunir 500.000 euros, pour construire une usine, à Perpignan, qui permettrait de produire plus d’un million de paires d’espadrilles chaque année, pour soulager un peu son atelier partenaire, à Mauléon-Licharre (Pyrénées-Atlantiques). « Quand je me suis lancé, en 2016, je n’imaginais qu’il y aurait autant de demandes ! », s’étonne Olivier Gelly.
« On a complètement dépoussiéré » les espadrilles
Il faut dire que l’espadrille, l’emblème de la chaussure ringarde, a su se réinventer. Ce n’est plus la pompe ultra-grossière, qui part à la poubelle au bout de quelques semaines. Bon nombre de marques françaises commercialisent des chaussures solides, stylées et colorées. « On a donné un coup de fraîcheur à ce produit traditionnel, on l’a complètement dépoussiéré ! », reprend Olivier Gelly. Chez Payote, signe que les espadrilles connaissent un formidable essor, on fabrique aussi des tas de collections pour les boutiques officielles de l’Elysée ou de la Tour Eiffel, ou en collaboration avec les comités d’organisation des Jeux olympiques ou de la Coupe du monde de rugby. Et ça, c’est classe.
Les espadrilles ont, aussi, adopté de nouvelles formes. Si les modèles traditionnels, plats, sont toujours les plus prisés, les semelles compensées ou les talons, héritages de la collaboration entre la maison Castaner et Yves Saint Laurent, en 1970, s’arrachent. « C’est clairement devenu un accessoire de mode », confie Nicolas Larralde, responsable de la maison Bayona, l’un des fabricants d’espadrilles emblématiques du Pays basque, qui a ouvert une troisième boutique à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). « Chez Chanel, Prada, Vuitton, ils ont tous leurs espadrilles. Toutes les marques de luxe veulent les leurs ! » Il faut dire, poursuit Nicolas Larralde, que ces chaussures, « ça va avec tout ! ».
« On choisit les espadrilles que l’on va porter en fonction de sa tenue »
Bien sûr, les meilleurs boulistes tirent, toujours, en espadrilles. Mais aujourd’hui, on sort, aussi, avec des espadrilles aux pieds. « Une grande maison vient de nous contacter pour fabriquer une paire d’espadrilles pour la Fashion week », confie Alex Lasserre, le petit-fils de Jean-Pierre Errecart, qui a fondé à Mauléon-Licharre l’atelier Prodiso, l’un des fabricants d’espadrilles les plus prisés du Sud-ouest. Alors oui, « certains achètent toujours des espadrilles à 5 euros à la station-service, en sachant qu’elles vont leur faire la semaine, et puis c’est tout ! », se marre Alex Lasserre. Mais des modèles bien plus élégants sont apparus ces dernières années sur le marché, et aujourd’hui, « on choisit les espadrilles que l’on va porter en fonction de son out fit », poursuit le jeune homme.
« Comme les espadrilles, tous les produits patrimoniaux, emblématiques d’un usage bien particulier ou d’une région spécifique, peuvent se transformer en de véritables objets de mode, à partir du moment où une grande marque se lance », confie Sophie Malagola, directrice artistique et spécialiste des tendances. C’est le cas pour les espadrilles, mais aussi pour les sabots, depuis qu’Hermès a dévoilé sa version haut de gamme de ces chaussures ancestrales en bois, détaille cette experte de la mode. « qu’une très belle marque ressort un produit, cela légitime toutes les autres à le faire », explique-t-elle.
« J’ai des tas des demandes de couples, qui veulent se marier en espadrilles »
A Marseille (Bouches-du-Rhône), les espadrilles de la maison Espigas, inspirées des chaussures de travail des gauchos d’Argentine, très différentes des modèles basques, ont, elles, « toujours été des produits de mode », confie le cofondateur de la marque, Olivier Perret. « L’une de nos espadrilles, la jaune, fait même partie des collections permanentes du Musée de la Mode de Marseille, note l’entrepreneur, qui prépare, lui aussi, une levée de fonds. Et nous avons lauréats, pendant deux ans, du fonds de dotation Maison Mode Méditerranée. » Et, une preuve de plus que les espadrilles tiennent toujours la corde, c’est qu’elle s’invite, aussi, pour les grandes occasions. « J’ai des tas des demandes de couples, qui veulent se marier en espadrilles ! », sourit Olivier Gelly, le patron de Payote. « On les brode, à leurs noms. Ça, ça plaît beaucoup ! »
Mais si les espadrilles connaissent un formidable essor « depuis une bonne dizaine d’années », poursuit Nicolas Larralde, le gérant de Bayona, c’est, aussi, parce qu’il y a un « retour vers l’artisanat ». Certes, sur les 4 millions de paires d’espadrilles vendues chaque année en France, seules 800.000 sont fabriquées dans l’Hexagone. Le reste arrive de Chine ou du Bangladesh. Mais de nombreuses marques parient sur le Made in France, et les ateliers tournent à plein régime, en particulier dans le Sud-ouest. « La transparence est dans notre ADN, confie le créateur de la marque Payote. On sait où et comment on conçoit nos espadrilles. Et les clients, ils sont fans de ça. »
En espadrilles… On ne pue plus des pieds !
Si le processus de fabrication d’une paire d’espadrilles n’a guère évolué depuis des décennies, les maisons françaises sont nombreuses à avoir pris, ces dernières années, le tournant de l’écologie. Chez Bayona, on travaille, par exemple, des matières recyclées, et écoresponsables. Et chez Payote, les espadrilles sont 100 % véganes : aucun cuir n’est utilisé, mais un simili-cuir, obtenu à partir de marc de raisin. La marque de Perpignan a même lancé une chaussure fabriquée à partir de déchets de la Méditerranée.
Ah oui, et en espadrilles, on ne pue plus des pieds. Payote a créé, en 2018, la première paire qui ne sent pas. La marque avait fait un buzz pas possible en glissant, dans la toile de ces chaussures, des microcapsules antibactériennes, réalisées à base d’huile végétale, qui, au frottement des pieds, se cassaient et diffusaient une odeur acidulée de pamplemousse. Aujourd’hui, Payote commercialise toujours cette innovation, mise au point par le parfumeur montpelliérain Arthur Dupuy, sous la forme d’un spray : un coup de pschit dans la chaussure, et le parfum se libère, pas à pas, pendant un à deux mois.
NOTRE DOSSIER CHAUSSURES
Mais ceux que tous les parfums du monde ne sauraient dissimuler leurs effluves plantaires, peuvent, aussi, opter pour les espadrilles de la maison Espigas. Pas de corde, ni de jute, comme au Pays basque. Les espadrilles Made in Marseille sont fabriquées en coton doublé, « respirant par nature », détaille Olivier Perret, et dotées d’une semelle intérieure en cuir. Il n’y a plus de raison, désormais, de ne pas porter d’espadrilles.



















