Roland-Garros 2026 : Rafael Nadal et sa tolérance à la douleur ont-ils eu une mauvaise influence sur le circuit ?
dur au mal•Disponible depuis ce vendredi, le documentaire de Netflix sur Rafael Nadal pose la question du rapport à la douleur de l’Espagnol tout au long de sa carrière, et de celui des autres joueurs du circuitWilliam Pereira
L'essentiel
- Netflix sort ce vendredi sa série documentaire sur la carrière de Rafael Nadal, où il est notamment question du rapport à la douleur et aux blessures de l’Espagnol pendant sa carrière.
- Rafael Nadal s’inscrit dans une culture du dolorisme dans le tennis professionnel où « pour les sportifs, la douleur est presque un signe de performance, ça veut dire qu’on est allé plus loin que la limite ».
- La nouvelle génération de tennismen semble moins encline au sacrifice extrême, avec une évolution vers une meilleure gestion du corps, tandis que les sociologues ayant étudié la question soulignent que les athlètes retraités se questionnent rétrospectivement sur le sens de leurs sacrifices.
Vif émoi sur les réseaux après la publication d’une photo de Rafael Nadal au côté de Roger Federer, où l’Espagnol paraît faire plus que son âge. La tenue de golfeur et la raie sur le côté sortie tout droit des années 1950 ne font qu’exagérer ce que l’on savait déjà à savoir : Rafa a pris trop de soleil et d’antidouleurs dans sa vie pour vieillir comme un bon vin. « J’ai eu deux perforations intestinales à cause de la prise excessive d’anti‐inflammatoires », révélait-il à Marca dans le cadre de la promotion de la série documentaire « Rafa », qui sort vendredi sur Netflix.
En plus d’être le roi de la terre battue, Nadal a toujours été le champion du dolorisme et les souffrances qu’il ne pouvait endurer étaient rares. Si bien qu’à l’heure de faire bilan, les blessures surmontées ont quasiment valeur de ligne dans son palmarès, à commencer par le syndrome de Müller-Weiss, qui, théoriquement, n’aurait pas pu lui permettre de mener la carrière qu’il a eue.
La douleur, « un signe de performance pour le sportif »
La glorification de la souffrance a toujours été monnaie courante dans le milieu. Le sociologue Thomas Bujon, auteur du Sport dans la douleur (Pug, 2017) l’a observée dans ses travaux auprès de sportifs de haut niveau et de jeunes sportifs. « Pour les sportifs, la douleur est presque un signe de performance, ça veut dire qu’on est allé plus loin que la limite. On a pu voir que cet apprentissage de la souffrance fait partie des codes de la pratique de haut niveau. » Est-elle saine ? Diane Parry, qualifiée pour un 3e tour porte d’Auteuil, s’interroge.
« Pour beaucoup de joueurs et joueuses, il y a souvent des petites douleurs à droite, à gauche, il faut faire avec, dans la limite du raisonnable. Il faut essayer de rester assez sain, être capable d’enchaîner des tournois, pouvoir faire une année pleine. »
Rafael Nadal n’a pas institutionnalisé la tolérance au mal dans l’exercice de son métier, mais il a normalisé certaines conduites. Son code de l’honneur personnel l’interdisait d’abandonner un match quand bien même il était à moitié mort sur le court. Par respect pour le tournoi et l’adversaire, disait-il. Son héritage subsiste chez les joueurs qui se revendiquent du même calibre - les tout meilleurs mondiaux. Jeudi, Jannik Sinner est allé au bout d’un match dont la finalité aurait été la même s’il avait abandonné au péril de sa santé. « Dans le quatrième set et puis même le cinquième aussi, je n’avais plus d’énergie, tout était très mou, il n’y avait rien qui sortait et mon corps en entier. Je ne me souviens pas la dernière où j’ai été aussi faible. C’est comme cela. J’ai essayé de rester dans le match avec tout ce que je pouvais utiliser aujourd’hui, j’ai donné d’ailleurs mon maximum. »
Moutet et sa fracture : joue-la comme Rafa
Autre exemple. Corentin Moutet, fan assumé de Rafael Nadal, a terminé la saison précédente en jouant avec une fracture à la main contractée à Vienne. « Le problème, c’est que j’ai réussi à gagner mon match et celui d’après, expliquait le Français après son élimination au premier tour. Ça m’a un peu troublé dans la manière de gérer. Je me suis dit que je pouvais le faire quand même. Avec les anti-inflammatoires, les anesthésies, j’ai réussi à jouer avec cet objectif d’être prêt en Coupe Davis pour défendre mes couleurs. »
Là où les choses deviennent troublantes, c’est que Nadal avait précisément remporté son dernier Roland-Garros en 2022 sous anti-inflammatoires et anesthésie locale au pied et que les deux gauchers s’étaient affrontés sur le court Philippe-Chatrier. « Les champions sont des modèles pour les jeunes champions qui arrivent derrière », rappelle Fabrice Burlot, sociologue à l’Insep. Rafa fut exemplaire à plein d’égards, de sa courtoisie à son mental, mais on est en droit de s’interroger sur son rapport toxique au corps.
Djokovic, un modèle de longévité
Faut-il, par exemple, lui préférer le modèle Novak Djokovic ? Son obsession des pratiques alternatives, son côté gourou à toujours balancer des citations du style « mon corps est un temple », et son comportement problématique pendant la pandémie de Covid oblige à relativiser sa formidable longévité. Mais force est de reconnaître que la fin de carrière du Serbe est un modèle de gestion absolue. Fabrice Burlot : « Les grands champions sont ceux qui sont experts de leurs propres corps et qui sont capables de normaliser, de dire "je connais cette douleur et je dois pouvoir continuer de m’entraîner", ou a contrario "je connais celle-ci, qui va devoir me faire arrêter". » Novak Djokovic a déjà remporté un Open d’Australie avec une déchirure abdominale, mais il aussi su arrêter à temps à Roland en 2024 pour aller chercher l’or olympique à Paris deux mois plus tard.
Bien sûr, le dolorisme est toujours présent dans le tennis et le sport de haut niveau, mais cette nouvelle génération semble moins prédisposée au sacrifice. La tendance est à mettre en lien avec une évolution structurelle majeure soulignée par le sociologue de l’Insep. « On est passé d’une culture virile machiste où les entraîneurs pouvaient pousser les sportifs à bout volontairement sans prendre en compte le fait qu’il ne puisse pas continuer, à une prise en compte beaucoup plus importante de la douleur aujourd’hui. Maintenant, il y a un suivi de la douleur et une adaptation de l’entraînement en fonction de ça. »
La question du sens se pose chez les athlètes retraités cabossés
Ironie de l’histoire, les staffs sont désormais ceux qui poussent à l’abandon, non sans mal, comme raconté par Lucas Pouille dans une interview à L’Equipe. Blessé aux abdominaux, le Français voulait aller au mastic contre la pile électrique Alex de Minaur à Wimbledon en 2024 avant d’être ramené à la raison par son équipe. « C’est là où l’entourage est très important pour dire : "Si tu as la prétention de penser gagner des matchs en étant à 50 %, tu te trompes". » Un message qui passait forcément moins bien avec Rafael Nadal, ce qui explique peut-être pourquoi Carlos Moya avait autant de mal à lui faire jeter l’éponge.
Quelle que soit la finalité de la carrière, l’athlète de haut niveau finira toujours par passer à la caisse pour payer ses mauvais choix. « A la fin, ils se demandent si ça valait le coup, éclaire Thomas Bujon. "Pourquoi je me suis infligé ça ?" La question du sens se pose. "Pourquoi je me suis mis en si grande difficulté ?" La passion a bon dos. » Rafael Nadal va fêter ses 40 ans pendant le tournoi. Il en fait 15 de plus. Les 22 Grand Chelem en valaient-ils la peine ? Sa sœur s’interroge. « Gagner peut te donner une vision de la réalité totalement déformée, parce que la santé, c’est beaucoup plus important que n’importe quel succès. »



















