Coupe du monde 2026 : « Sans équipe africaine en quarts, on serait très loin du compte », estime Cédric Kanté
Interview•L’ancien international malien décrypte la mauvaise dynamique du football africain dans ce Mondial, au lendemain de la désillusion subie par le Sénégal contre la Belgique (de 2-0 à 2-3), dès les 16es de finale de la compétitionPropos recueillis par Jérémy Laugier
L'essentiel
- Ancien capitaine du RC Strasbourg et international malien de 2002 à 2012, Cédric Kanté dresse pour 20 Minutes son bilan des résultats mitigés du football africain, durant la Coupe du monde 2026.
- L’actuel consultant pour Canal + Afrique regrette surtout les éliminations enchaînées de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, dès les 16es de finale de ce Mondial, malgré une mainmise dans le jeu sur la Norvège (1-2) et la Belgique (2-3 après prolongation).
- Alors que le Maroc, demi-finaliste historique au Qatar en 2022, est pour l’instant le seul pays du continent qualifié pour les 8es de finale, Cédric Kanté annonce : « S’il n’y a aucune équipe africaine en quarts, on serait très loin du compte ».
En tant qu’ancien capitaine du RC Strasbourg, Cédric Kanté retient « un seul motif de satisfaction », au lendemain du renversant Belgique-Sénégal (3-2 après prolongation) : la bonne rentrée du piston du Racing Diego Moreira. Car après quatre jours de 16es de finale de la Coupe du monde 2026, l’ancien international malien (43 sélections) regrette les éliminations successives de l’Afrique du Sud, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo et du Sénégal.
L’ex-défenseur central, qui a participé à deux CAN (2008 et 2012) avec les Aigles du Mali, avant de devenir consultant pour Canal + Afrique, dresse ce jeudi pour 20 Minutes un point d’étape sur le Mondial des dix nations africaines engagées. Avec un zoom particulier sur la déception ivoirienne, sur la désillusion sénégalaise, et sur les déclarations « au mieux maladroites » de Rudi Garcia.
En deux soirées, la Côte d’Ivoire, la RDC et le Sénégal ont pris la porte en concédant tous les trois un but à la 86e minute. Quel point commun voyez-vous entre ces différentes éliminations ?
Ce sont des cas très différents. La RDC a failli réaliser un hold-up grâce à ce but très tôt dans le match (7e), mais la marche était un peu trop haute. Les Anglais ont eu tellement d’occasions qu’au moment de l’égalisation, on connaissait presque le scénario final (1-2). L'équipe a en tout cas montré qu’elle était plus forte que l’addition des individualités. Cette fin de rencontre est à la fois cruelle et presque sans regret, tant il y avait plus fort en face, surtout Harry Kane. Je trouve que c’est une élimination justifiée, au contraire de celles de la Côte d’Ivoire et du Sénégal.
Comment expliquez-vous la contre-performance ivoirienne face à la Norvège mardi (1-2) ?
Les Ivoiriens doivent passer tous les jours, ce sont eux qui ont fait le jeu et ils ont une équipe exceptionnelle. Mais ils n’ont pas fait ce qu’il fallait offensivement pour tuer le match, surtout Yan Diomandé et Ange-Yoan Bonny que j’attendais plus constants sur la compétition. Diomandé est moins efficace depuis qu’on parle autant de lui, et les adversaires s’adaptent.
Je dirais qu’il y a presque trop de joueurs de qualité dans cet effectif. Des stars comme Bonny et Elye Wahi sont arrivées et ça oblige le staff à changer les compos. La Côte d’Ivoire a peut-être aussi manqué de maturité. Là, ça fait deux désillusions avec la CAN, ça commence à faire beaucoup.
Le manque d’expérience pointé par Franck Kessié vis-à-vis d’une équipe de Norvège qui n’avait pourtant pas connu de Mondial depuis 1998 montre-t-il un complexe d’infériorité par rapport au foot européen ?
Je ne pense pas. Les joueurs ivoiriens ont gagné des titres, ils jouent des Coupes du monde, et certains comme justement Franck Kessié ont connu de très grands clubs, mais leur vécu collectif n’est pas immense. La Côte d’Ivoire et le Sénégal ne sont pas forcément des équipes habituées à passer des tours en Coupe du monde.
Est-ce qu’il y a un aspect émotionnel, avec cette tendance à perdre un peu le fil au cours d’un match ? Ça peut être une explication, parce que ces deux équipes étaient clairement au-dessus, et j’ai encore du mal à comprendre comment elles peuvent être dehors aujourd’hui.
J’imagine que l’incompréhension est encore plus grande concernant le Sénégal, qui menait 2-0 à la 85e contre la Belgique…
Le Sénégal, c’est le cas le plus problématique, vu la grande différence avec les Belges pendant presque tout le match. Mais comme pour la Côte d’Ivoire, le Sénégal découvre la manière de gérer des effectifs pléthoriques, avec beaucoup de qualité.
Quand vous n’avez que des « joueurs Ligue des champions », les jeunes staffs en place vont-ils en mettre sur le banc plusieurs matchs d’affilée ? J’ai l’impression que sur ses changements mercredi, Pape Thiaw se sent obligé de faire vivre son groupe.
A un moment donné, il faut choisir : Deschamps a sa hiérarchie, et même si Zaïre-Emery a pu être meilleur qu’Hakimi contre le Bayern cette saison, Jules Koundé et Manu Koné passent devant lui et il ne va pas déroger à ça. Cherki, s’il ne doit jouer que trente secondes, il va jouer trente secondes.
Là, si Pape Gueye, qui est le meilleur joueur sur le terrain, sort à la 66e, c’est parce qu’il y a sur le banc un super joueur comme Lamine Camara, qui pourrait être titulaire. On se dit que s’il rentre, il ne va pas y avoir de baisse de niveau pour l’équipe, et c’est pareil avec l’entrée en jeu de Pape Matar Sarr. Sauf que l’équipe a perdu le fil à ce moment-là.
Pape Thiaw est justement très critiqué au Sénégal pour sa gestion de la fin de match. A-t-il pu penser que la qualif en 8es était bouclée ?
Peut-être, parce que la maîtrise était totale côté sénégalais. Mais on ne parle pas là de changements à 3-0 à la 80e d’un match de CAN contre le Burundi. Je trouve que ces entrées en jeu étaient un peu prématurées, même si je comprends sa logique. Au final, les entrants du Sénégal n’ont rien apporté, contrairement à Moreira et Lukaku côté belge. Il va falloir réfléchir à ces défaites pour l’Afrique subsaharienne mais il ne faut pas surinterpréter non plus les résultats.
Comment avez-vous perçu les déclarations douteuses du sélectionneur de la Belgique Rudi Garcia après la rencontre ?
Un peu d’humilité de sa part, ça aurait été pas mal… Il a eu énormément de réussite dans cette victoire hier. OK, il a fait les changements qu’il fallait. Mais ça veut dire quoi, qu’il a mal travaillé pendant 80 minutes et que c’est devenu un génie à la fin du match ? Le football, ça reste un sport avec beaucoup d’inconnues.
Quand il évoque « ces équipes-là » qui « perdent leur structure tactique vers la fin du match », il dénigre selon vous le football africain dans son ensemble ?
Quand je parle du foot africain, j’ai presque tendance à me mettre dedans. Donc je m’en veux d’avoir donné des arguments à Rudi Garcia, d’avoir donné le bâton pour me faire battre. Sa déclaration est au mieux maladroite, au pire avec des clichés. Il a rétropédalé ensuite après avoir donné des leçons tactiques à Pape Thiaw.
Mais je l’ai observé pendant 80 minutes et il ne faisait pas trop le malin vu la prestation de son équipe. Il peut donner toutes les leçons du monde qu’il veut, le football, ça va très vite. Et s’il peut m’expliquer qu’il n’y a aucune équipe, ailleurs qu’en Afrique, qui menait 2-0 et qui s’est fait rejoindre, je veux bien…
Faut-il se pencher sur un arbitrage soi-disant défavorable aux nations africaines, comme on peut le lire sur les réseaux sociaux après Belgique-Sénégal ?
Non, je ne trouve pas. Sur le premier tour, on a pu avoir l’impression que les statuts des joueurs pouvaient influer sur des décisions. Sur Angleterre-Ghana (0-0), on sait très bien que si c’est Harry Kane et non Prince Adu qui part en contre, l’arbitre aurait sifflé penalty sans réfléchir. Mais lors des matchs à élimination directe, rien ne m’a choqué.
Sur l’égalisation belge, est-ce que Niakhaté ne joue pas la faute plus que le duel ? Et puis sur le penalty ensuite obtenu avec le VAR, il y a bien faute de Lamine Camara qui est mal placé. Quand on voit derrière Pathé Ciss au sol dans la surface pendant plusieurs minutes, il faut savoir rester digne…
Cette Coupe du monde peut-elle encore malgré tout être une réussite pour le football africain ?
Disons qu’il y avait neuf équipes africaines sur dix en 16es de finale, et que là, deux des trois plus fortes sont sorties. On se réveille donc un peu avec la gueule de bois. Si le Sénégal passait, psychologiquement il déverrouillait quelque chose et il pouvait ensuite aller hyper loin, car je ne le voyais pas se faire sortir par des Etats-Unis privés de Balogun.
Un quart de finale de Coupe du monde [comme en 2002], ça aurait été un « game changer » pour les Sénégalais, d’où les grands regrets. S’il n’y a aucune équipe africaine en quarts, on sera très loin du compte.
Notre dossier sur la Coupe du monde 2026Le Maroc a été demi-finaliste au Qatar et il annonce vouloir gagner ce Mondial. En a-t-il les moyens, alors qu’il affrontera le Canada en 8es samedi ?
Dans une émission avant le Mondial, on m’avait demandé si une équipe africaine pouvait gagner cette Coupe du Monde. J’avais répondu que non, que c’était beaucoup trop tôt, même pour le Maroc et le Sénégal, qui sont les deux meilleures équipes du continent. C’est vrai que les Marocains ne sont pas loin, ils sont ambitieux et Saibari a pris une nouvelle dimension. Mais ils ne croiseraient pas avec l’équipe de France en quarts ? Bon, bah non en fait pour la victoire finale (sourire).


















