Rugby : Avant Toulouse-Leinster, pourquoi faut-il voir à tout prix «Whistleblowers», une plongée dans le monde arbitral
Les yeux dans les hommes en noir•Ce documentaire revient sur les coulisses très agitées de la dernière Coupe du mondeNicolas Stival
L'essentiel
- Le stade de Tottenham, à Londres, accueille vendredi la finale de la Challenge Cup entre les Anglais de Gloucester et les Sud-Africains des Sharks, puis samedi celle entre le Stade Toulousain et les Irlandais du Leinster.
- Le Français Mathieu Raynal arbitrera la première rencontre.
- Le futur retraité revient pour « 20 Minutes » sur le très réussi documentaire « Whistleblowers », une plongée dans le corps arbitral très chahuté lors de la dernière Coupe du monde.
Les polémiques arbitrales, c’est vieux comme le rugby. Mais alors que l’incendie s’éteignait autrefois de lui-même peu après le match, il dure désormais des jours, voire davantage, et s’étend à l’ensemble de la planète, alimenté par des tweets pyromanes. « Le point négatif dans notre sport, ce sont les réseaux sociaux », lâche ainsi l’Anglais Karl Dickson dans l’excellent documentaire Whistleblowers, proposé gratuitement, en anglais sous-titré en français, sur RugbyPass TV.
World Rugby offre une plongée dans l’univers des hommes en noir tout au long de la dernière Coupe du monde, qu’ils officient sur la pelouse ou à la vidéo comme TMO (Television match official). De l’avant-compétition jusqu’à l’après-finale, la caméra s’infiltre dans les salles de muscu ou de repos, et capte les moments de tension comme de convivialité entre collègues.
On assiste ainsi au processus de désignation des officiels pour chaque étape des phases finales, avant que Joël Jutge, responsable français des arbitres de World Rugby, ne vienne en informer les heureux élus et, plus compliqué, les recalés.
Des caméras intrusives, mais jamais impudiques
« Laisser des caméras entrer dans notre quotidien pouvait être perturbant pour notre groupe, reconnaît pour 20 Minutes le Catalan Mathieu Raynal, qui a notamment dirigé le quart de finale Angleterre-Fidji. Mais à l’unanimité on a aussi pensé qu’il était important de donner accès au grand public à cette partie de notre sport qu’ils connaissent peu. Et puis, les gens qui ont tourné ce documentaire ont su pleinement se fondre dans notre groupe jusqu’à ce qu’on en arrive à parfois oublier leur présence. »
Intrusifs, mais jamais impudiques, les auteurs de Whistleblowers offrent des images poignantes, comme lorsque l’Australien Nic Berry échange avec la veuve de son compatriote et mentor Andrew Cole, décédé en juillet 2022, qui avait accompagné la reconversion de l’ancien demi de mêlée du Racing 92 vers l’arbitrage. Ou bien quand le fier Jaco Peyper craque après s’être blessé pendant le quart entre le pays de Galles et l’Argentine, qui restera le dernier match en Coupe du monde du Sud-Africain, désormais retraité.
Au-delà de la concurrence pour diriger les meilleurs matchs, une solidarité entre collègues se dégage du documentaire. « Nous sommes très proches et très liés entre nous, confirme Mathieu Raynal. Nos familles se connaissent et on se voit en dehors du rugby. Le groupe a peu bougé sur les trois dernières Coupes du monde et notre vie collective a toujours été placée au-dessus des intérêts particuliers. C’est est un état d’esprit dont les anciens sont garants et que les nouveaux devront porter s’ils souhaitent le faire perdurer. »
« Plus hostile » que les précédentes Coupes du monde
L’union se trouve renforcée par une nécessaire solidarité contre le monde extérieur. Pas tant celui des joueurs et des entraîneurs - « nos relations sont plutôt saines entre tous les acteurs de notre sport », juge Raynal – que du reste de l’univers, des supporteurs aveuglés par leur chauvinisme jusqu’aux médias… « On a été très décriés, l’environnement était plutôt hostile donc forcément le contexte a été plus compliqué qu’en Angleterre ou au Japon [lors des Mondiaux 2015 et 2019] », estime l’arbitre français.
Inévitablement, les images du quart de finale France – Afrique du Sud ressurgissent, avec les décisions de Ben O’Keeffe critiquées par Antoine Dupont mais aussi, de manière bien plus virulente, par d’innombrables internautes, essentiellement tricolores. De retour dans leur vestiaire du Stade de France, le Néo-Zélandais et ses assistants ressemblent à des boxeurs groggy. Et ce n’est qu’un avant-goût de ce qui attend O’Keeffe les jours suivants jusqu’aux sifflets nourris qui l’accueillent pour son retour dans l’enceinte de Saint-Denis, au moment de la demi-finale entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre.
« Les réseaux sociaux sont quasiment une zone de non-droit où, dans leur grande majorité, des gens sans compétence déversent leur haine et leur frustration en s’acharnant sur d’autres personnes, que ce soit sur des arbitres, joueurs ou autres, déplore Mathieu Raynal. Parmi ceux qui passent leur temps à commenter et dénigrer le travail des autres, comme aurait dit Georges Frêche, il y a 90 % de cons et ils le sont tellement qu’ils pensent tous être dans les 10 %. »
A travers Whistleblowers, World Rugby souhaite alerter le public des dérives d’un sport dont les valeurs autoproclamées ressemblent de plus en plus à un slogan vide de sens. La Fédération internationale veut aussi rappeler que la justice a commencé à sévir contre certains auteurs de cyberharcèlement.
« Le nombre de condamnations reste pour le moment symbolique par rapport aux nombres de commentaires haineux sur les réseaux sociaux mais cela va dans le bon sens », relève le Catalan qui, à bientôt 43 ans, rangera le sifflet après les test-matchs Chili – Ecosse et Uruguay – Ecosse, les 20 et 27 juillet, respectivement comme arbitre de champ puis de touche.
Dans sa nouvelle vie, le quadragénaire ne s’éloignera pas trop de ses premières amours car, même si « rien n’est officiellement acté », il devrait prendre en charge la gestion des arbitres du secteur professionnel français avec son ancien collègue Romain Poite, comme indiqué fin mars par L’Equipe.
« Nous ne communiquons pas assez »
« Si on continue à porter un regard négatif et à parler d’arbitrage uniquement pour en souligner les erreurs, alors on vaccinera des générations de gosses contre l’arbitrage, prévient-il. C’est dommage parce que c’est un sport extraordinaire, très formateur mentalement et humainement. »
« De notre côté on doit mieux le promouvoir, poursuit Mathieu Raynal. On doit être capable d’être dix fois plus attractifs. Nous ne communiquons pas assez, nous sommes absents des réseaux sociaux. L’arbitrage n’est pas assez ouvert aux spectateurs, pour leur expliquer ce que nous faisons, pas assez transparent pour être compris du plus grand nombre. »
« La presse doit aussi mettre plus d’équilibre et ne pas tout le temps choisir l’angle de la polémique pour traiter des sujets sur l’arbitrage et enfin notre public, malgré la passion qui l’anime, doit aussi avoir un peu d’indulgence par rapport à l’erreur d’un homme. » Pour ce faire, la vision de Whistleblowers est chaudement recommandée.


















