Montpellier : Depardieu, Mitterrand et belote… Dix ans après sa mort, cinq anecdotes méconnues sur Georges Frêche

LIVRE Le journaliste Jacques Molénat publie ce vendredi « Le monarque aux 80 visages »

Nicolas Bonzom

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Georges Frêche
Georges Frêche — DAMOURETTE/SIPA
  • A l’occasion des dix ans de la disparition de Georges Frêche, le journaliste Jacques Molénat publie un ouvrage, « Le monarque aux 80 visages » (éditions Cairn).
  • « 20 Minutes » en a tiré des anecdotes méconnues qui ont jalonné la carrière politique de l’élu : la fois où il a failli jouer avec Gérard Depardieu, celle où il a baptisé un placard à balais du nom de François Mitterrand ou lorsqu’il s’est fâché avec Louis Nicollin.

Le 24 octobre 2010 au soir, tandis que tous les journaux s’apprêtent à boucler leurs éditions du lundi, la nouvelle parcourt Montpellier(Hérault) comme un frisson : Georges Frêche est décédé. Celui qui fut maire de la ville pendant vingt-sept ans, président de l’agglomération et député, est mort sur son fauteuil de président de la région. Formidable bâtisseur, faiseur de rois dans la région pendant des décennies, il a laissé une trace comme aucun autre dans la mémoire des Montpelliérains.

Dix ans après sa disparition, le journaliste Jacques Molénat, qui n’a rien raté de la carrière de Georges Frêche pendant près de cinquante ans, signe Le monarque aux 80 visages (éditions Cairn). Dans ce livre, il dresse un portrait de ce monstre politique, capable du meilleur comme du pire, qui a fini par être banni par les siens, au PS, à force de dérapages. 20 Minutes a tiré de l’ouvrage cinq anecdotes méconnues sur l'élu.

Le jour où il a failli jouer avec Gérard Depardieu

Georges Frêche, dans une autre vie, se serait bien imaginé sur les planches ou devant une caméra, raconte Jacques Molénat, dans son livre. « Si je n’avais pas fait de politique, j’aurais pu faire un très grand acteur », avait confié l’ancien maire de Montpellier. « D’ailleurs, il avait projeté de jouer avec son ami Gérard Depardieu sur la scène du Corum, note le journaliste. Le spectacle était programmé le 21 juillet 2006, Depardieu devait lire des passages des Confessions de Saint-Augustin. À ses côtés, Georges Frêche aurait raconté, en contrepoint, l’œuvre de l’évêque d’Hippone. » Le spectacle n’a pas eu lieu, en raison d’un impératif de tournage de l’acteur.

Gérard Depardieu, lors des funérailles de Georges Frêche, en 2010
Gérard Depardieu, lors des funérailles de Georges Frêche, en 2010 - DAMOURETTE/SIPA

Mais Georges Frêche a eu tout de même les honneurs d’un film, Le Président, d’Yves Jeuland, consacré à son ultime campagne, l’élection régionale de 2010. « C’était un acteur formidable, confirme le réalisateur à Jacques Molénat. Il avait une présence à l’image que j’ai rarement retrouvée ailleurs. C’est quelqu’un qui simulait peu et qui dissimulait encore moins. » Georges Frêche est mort avant la première projection. Il avait seulement vu le carton d’invitation à l’avant-première, programmée pour le 30 novembre 2010. « Désormais, il y aura Jean Gabin et moi », avait réagi l’ancien maire.

Le jour où il a baptisé un placard à balais François Mitterrand

« Toute la vie de Georges Frêche a été hantée par un spectre, François Mitterrand, raconte Jacques Molénat. L’ancien président est l’homme qui, sans pitié, l’a constamment soustrait à un destin national. » Georges Frêche était persuadé qu’il aurait pu faire un grand ministre. Il ne l’a jamais été. « Chaque fois, Mitterrand biffa froidement son nom, poursuit l’auteur. L’ex-président ne supportait pas Georges Frêche. »

Pourquoi ? Georges « Frêche est vraiment un homme très intelligent et cultivé qui fait de belles choses dans sa ville, avait confié François Mitterand, après un meeting à Montpellier, le 1er mai 1981. Mais si je le prenais dans mon équipe, il mettrait la pagaille. C’est un incontrôlable. Il ne connaît pas les bornes. » L'ancien maire de Montpellier s’est « vengé », non sans humour, quelques années plus tard, tandis qu’il était président de la région Languedoc-Roussillon : « Frêche donna le nom de François Mitterrand à un simple local technique de l’hôtel de région, un réduit sans fenêtre », « un placard à balais », s’amuse Jacques Molénat. « Le baptême comme vengeance. »

Francois Mitterrand, Georges Freche et des conseillers municipaux de la ville de Montpellier, le 1er mai 1981
Francois Mitterrand, Georges Freche et des conseillers municipaux de la ville de Montpellier, le 1er mai 1981 - MULLER JEAN-PIERRE/SIPA

Le jour où il a voulu amener la mer à Montpellier

Après avoir bâti Antigone et repensé l’Ecusson, Georges Frêche s’attaque, à la fin des années 1980, à la construction de Port-Marianne. Il imagine pour ce quartier bourgeois un « port de 300 bateaux » pour des « golden boys », raconte Jacques Molénat : « Vous habitez à trois minutes de votre planche à voile, à cinq minutes de l’aéroport, à quatre minutes d’un apéritif entre amis sur la Comédie, imaginait le maire. Quand Port-Marianne sera achevé, le Lez sera pourvu d’écluses et les bateaux pourront se croiser. »

Finalement, l’éclat du projet a été revu sérieusement à la baisse, et jamais des bateaux n’ont pu entrer dans Port-Marianne. Il ne reste aujourd’hui de maritime que le nom du quartier, ainsi qu’un bassin artificiel, qui fait la joie des ragondins et des cygnes.

Le bassin Jacques Coeur à Montpellier
Le bassin Jacques Coeur à Montpellier - N. Bonzom / Maxele Presse

Le jour où il s’est fâché avec Louis Nicollin

Georges Frêche et le patron du MHSC étaient de (très) grands copains. Mais dans les années 1980, Louis Nicollin s’était mis en tête de créer à Montpellier « un empire du sport, englobant outre le football, le basket, le rugby, le handball et le volley », raconte Jacques Molénat. Ça n’a pas (du tout) plu à son pote maire. « Frêche prit peur, poursuit le journaliste. Sur la scène montpelliéraine, Loulou allait devenir un caïd et menacer son pouvoir. L’Imperator bloqua net l’initiative. » Louis Nicollin s’inclina devant la décision de l’élu. Et « reprirent entre eux les interminables parties de belote, les grandes bouffes et les cures d’amaigrissement communes à Brides-les-Bains et à Biarritz. »

Louis Nicollin (à g.) et Georges Frêche, au mas Saint-Gabriel à Marsillargues, en septembre 2010.
Louis Nicollin (à g.) et Georges Frêche, au mas Saint-Gabriel à Marsillargues, en septembre 2010. - n. BONZOM/MAXELE PRESSE/20 MINUTES

Le roi du football à Montpellier fut même, avec Gérard Depardieu, du dernier voyage de Georges Frêche en Chine, avant sa mort. « J’ai vu des Chinois acclamer Frêche après un discours fleuve dans une université perdue. Il m’a scié ! », avait confié Louis Nicollin, pour qui l’ancien maire de Montpellier était un « maître », « mon professeur d’école. »

Le jour où on l’a laissé gagner à la belote

Georges Frêche aimait jouait à la belote. C’était même « un fou de belote ». « Il a toujours sur lui un jeu de 32 cartes et dès que se présente un temps mort, deux voire trois fois par jour, dans son bureau, dans sa voiture, dans le TGV, avec ses proches, avec Louis Nicollin ou Jean-Claude Gayssot, entraînés dans des parties endiablées, se souvient Jacques Molénat. Mais l’Imperator déteste perdre. Des conseillers municipaux en balade en Chine, embarqués dans une rituelle partie de belote, se souviennent d’un brusque accès de fureur. Il venait de perdre la première manche. Pour éviter une nouvelle colère, les élus se donnèrent discrètement la consigne de le laisser gagner, ramenant joie et bonne humeur dans le petit groupe ». Il lui arrivait, aussi, de tricher.

La belote était telle dans la vie de Georges Frêche que « jusqu’à sa mort en 2017, loin des caméras, Louis Nicollin se rendait deux fois par an sur la tombe de l’ancien président de région. Il tenait, serré dans sa main, le jeu de cartes de leurs parties de belote. »