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On décrypte le combat psychologique qui a mené les Bleus à la médaille de bronze

JO 2024 : « A un moment, je ne sais plus comment servir », comment Félix Lebrun a lutté avec ses émotions face au Japon

dans la têteLes Bleus du ping terminent ces Jeux olympiques avec deux médailles grâce à la belle troisième place des Bleus, qui ont arraché le bronze dans un match compliqué mentalement
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • L’équipe de France a décroché une superbe médaille de bronze ce vendredi aux JO de Paris en venant à bout du Japon (3-2) lors du match pour la 3e place de la compétition par équipe.
  • Tout le monde a participé à la fête, puisque Alexis Lebrun et Simon Gauzy ont gagné le double, avant que Félix ne fasse la différence en remportant ses deux simples.
  • On a tenté de suivre cette rencontre spectaculaire en portant notre attention sur tous les petits gestes et les regards qui construisent un match de tennis de table, un sport « presque de combat » où l’attitude est primordiale, comme le décrit la légende Jean-Philippe Gatien.

A Porte de Versailles,

Ce n’était pas, sur le papier, son match le plus compliqué de cette folle quinzaine olympique. Mais il pesait une tonne, au bout du bout de la compétition, un aller sans retour possible vers la médaille ou une immense déception, avec en plus le sort de toute une équipe dans sa raquette. Alors quand Félix Lebrun a enfin fait plier Hiroto Shinozuka à sa cinquième de balle de match pour conclure la cinquième et dernière rencontre entre la France et le Japon, ce vendredi midi, offrant le bronze aux Bleus, c’est un déferlement d’émotions qui l’a submergé, lui l’imperturbable.

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« C’était le match où j’étais le plus tendu de la compétition, reconnaîtra-t-il quelques minutes plus tard. Je savais que j’étais favori (il jouait contre le 43e mondial), je me sentais bien depuis le début de la compétition, et dans ma tête je m’interdisais de perdre. J’aurais été très mal vis-à-vis d’Alexis (Lebrun), de Simon (Gauzy), de Nath (Molin, le coach). Quand ça s’est terminé, j’étais tellement heureux ! »

Et tout le monde avec lui, bien sûr. Son frère Alexis est venu l’étreindre, pendant que Gauzy faisait le tour de l’ère de jeu en sautant comme un cabri. La fin joyeuse – et historique pour le tennis de table français, qui n’avait jamais connu cette consécration olympique par équipe – d’une nouvelle immense bataille que seul ce sport peut offrir.

Machine à laver

Quand il est pratiqué à ce niveau, le ping est une vraie machine à laver, avec l’essorage réglé au max. Ça va à mille à l’heure pendant les échanges, et les points s’enchaînent à une telle vitesse folle que vous avez parfois l’impression de suffoquer. Et encore, on n’est que dans les tribunes. C’est depuis cette place que l’on a quand même essayé de se plonger, au cours de ce match pour la troisième place, dans ce monde bourré de petits gestes qui ont l’air de rien et de regards aussi importants qu’un contre-top coup droit qui fait lever le public.

« L’espace est restreint, la table est petite, c’est presque un sport de combat, nous explique Jean-Philippe Gatien, qui était jusqu’à la semaine dernière le seul médaillé olympique français de l’histoire en simple. L’attitude que vous avez à la table a son importance. » Le match des numéros 1 entre Félix Lebrun et Tomakazu Harimoto, après le double remporté par la paire Gauzy-A. Lebrun, a ainsi été un modèle du genre.

« On est comme une cocotte-minute »

Le Japonais, 9e joueur mondial et ancien petit prodige du ping mondial avant que notre bolide français ne déboule, est du genre démonstratif. Véritable petite boule de nerfs, il hurle à chaque point gagné, quand Félix choisit plus les moments où il va extérioriser. « C’est obligatoire, éclaire Gatien. C’est un sport tellement exigeant mentalement, on emmagasine beaucoup pour rester maître de ses nerfs, pour gérer cette petite balle remplie d’effets, pour trouver des solutions en temps réel. On est comme une cocotte-minute, on a besoin de laisser sortir des choses. »

Dans le premier set, le Français est devant mais sent le souffle de son adversaire. A 7-6, un premier « tcholé » tonitruant, celui qui avait fait marrer Griezmann, sort de sa bouche sur un service gagnant. Pas spectaculaire, mais ça empêche le Japonais de recoller. Le poing serré de Nathanaël Molin dans sa direction veut dire beaucoup. Les points importants ne sont pas toujours les plus spectaculaires, même rarement. C’est plutôt le timing, un service gagnant, une remise qui gène l’adversaire alors qu’on était dans le dur sur sa mise en jeu. Certains points comme ça sont des tournants à ne pas rater pour conserver l’ascendant.

Concentré.
Concentré.  - Jung Yeon-je

Harimoto finit tout de même par revenir et l’emporte aux avantages (11-13), non sans avoir bien branché Félix droit dans les yeux. Au changement de côté, Molin reste très calme. Il sait qu’il faut faire baisser la tension. La suite du match est tendue, Lebrun prend le deuxième set mais perd à nouveau le troisième de deux petits points (9-11). Harimoto crie toujours plus fort dans le quatrième mais le Français le prend à la gorge et s’embrase sur un point à 7-4 où il vient claquer un gros flip coup droit sur la mise en jeu de son adversaire. Toujours une petite humiliation pour le serveur, sur laquelle il faut capitaliser. Félix arrache une belle et pour la première fois, harangue vraiment le public, qui n’attendait que ça.

Le cinquième set est une œuvre d’art mentale de la part du jeune Français. Mené 10-7, il sauve une première balle de match, puis une deuxième sur un immense rallye, avant de revenir à hauteur sur un retour gagnant. Molin ne retient pas ses encouragements, cette fois, et le pousse à surfer sur la vague. Un dernier retour où il prend le pivot pour envoyer un sac pleine ligne, et c’est l’effusion. Cette deuxième victoire est quasiment synonyme de médaille.

17 ans et « déjà quasiment un champion »

« C’était un point important, les deux équipes le savaient et je me suis interdit de lâcher, raconte le héros du jour. Je savais que c’était possible, à 2-2 je trouvais que ce n’était pas très bien payé pour moi, je perds les deux sets aux avantages alors que je gagne les miens assez facilement, et à la belle ça se retourne complètement. J’avais peut-être 5 % de chances de gagner mais je ne l’ai pas lâché, j’ai tout donné pour l’équipe. »

Ce qui se joue à la table est une bagarre constante, où l’on essaie de se construire, point après point, un petit matelas de confiance et d’emprise sur l’adversaire. Un matelas que l’on remet en jeu en permanence. Tout est fragile, c’est une guerre d’usure, pendant laquelle il se passe mille choses dans la tête. Notre insider de luxe détaille :

« Ce qui fait la différence entre deux joueurs est la capacité de déclencher le coup juste exactement au bon moment, sur le point important, avoir cette lucidité de se dire là, c’est à cet endroit qu’il faut que j’aille, sur cette zone, avec ce type d’effet et cette trajectoire. Ce sont des choses qui ne s’apprennent pas vraiment, ça se fait en avançant, au fil de sa carrière. Et ce qui est phénoménal avec Félix, c’est qu’il a 17 ans et déjà sur ces sujets-là c’est quasiment un champion. Il a un mental d’acier, il est toujours dans la gagne, il va toujours essayer de réfléchir et s’adapter à ce que lui propose l’adversaire. »

Jean-Philippe Gatien

A peine le temps de se reposer après ce pic de stress que revoilà le petit frère à la table. L’aîné a perdu face à Shunsuke Togami, puis Simon Gauzy s’est incliné malgré un gros combat contre Harimoto. Deux victoires partout, la médaille va se jouer là, entre Félix et le gaucher Hiroto Shinozuka. Le Français, 5e mondial, est favori. Il ne peut pas se rater, pas après ce tournoi de dingue. Il commence fort, serre le poing à chaque occasion, comme pour montrer à l’autre qu’il n’aura même pas l’occasion d’espérer. Quand il s’y met, le jeune Français est un vrai bulldozer, il met du rythme au service en engageant très vite une fois qu’il a la balle dans les mains. Comme ça, il ne donne jamais l’impression de douter.

A deux sets à rien, il se tend un peu et lâche le troisième malgré une première balle de match. La quatrième manche est une souffrance. 2-0 d’entrée pour le Japonais, et Félix qui s’agace quand il rate un revers pour recoller à 2-2. Mené 6-3, il s’énerve vraiment en ne parvenant pas à revenir à hauteur, encore une fois. On voit Nathanël Molin se lever et l’appeler à rester conquérant dans l’attitude.

« Bien sûr que j’ai douté »

Dos au mur, Lebrun finit par revenir à 8-8. Une deuxième balle de match qui s’envole, puis une troisième, avant la délivrance et l’extase collective. A tête (un tout petit peu) reposée, le Français retrace le fil des pensées qui l’ont habité dans cette fin de match :

« Bien sûr que j’ai douté. Quand je perds le troisième set, je dis à Nath que je ne sais plus comment servir. Il me joue bien tactiquement, et avec un gaucher en face, plus le match avance, plus j’ai du mal à servir parce qu’on me trouve les points faibles plus rapidement. Alors j’ai rechangé un peu sur le dernier set, et surtout sur la fin j’ai osé. C’est ce qui me caractérise sur cette compète je pense, à chaque moment important j’ai osé faire ce que je sentais, j’ai suivi mon instinct et ça a payé. »

NOTRE DOSSIER JO PARIS 2024

« Eclaté » et surtout très ému après cette apothéose, son entraîneur a du mal à trouver les mots. On lui demande tout de même d’essayer de nous expliquer comment il fait, depuis sa chaise, pour gérer les trois loustics :

« Je ne sais pas exactement, c’est du feeling, du ressenti. C’est la connaissance profonde que l’on a les uns des autres, en fait. Le vécu, ça permet de savoir quand il faut pousser, quand il faut tempérer, quand il faut en remettre, donner une consigne de jeu, tactique ou technique, ou au contraire quand il faut sortir de tout ça et être dans quelque chose de plus combattant. C’est là-dessus qu’on était à la fin, il n’y avait plus grand-chose, on était juste là, tous, à mettre ce qui restait. »