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interview« Ce club du RC Lens, c’est comme un héritage », témoigne Gervais Martel

Arsenal-RC Lens : « Ce club, c’est comme un héritage », témoigne Gervais Martel

interviewL’emblématique ex-président du RC Lens offre dans son livre « Y a rien qui va mal » une plongée intime dans l’histoire de ce club qu’il a dirigé pendant quasiment 30 ans
Gervais Martel en juillet 2014 au Touquet.
Gervais Martel en juillet 2014 au Touquet.  - AFP / AFP
Nicolas Camus

Propos recueillis par Nicolas Camus

L'essentiel

  • Gervais Martel, emblématique président du RC Lens de 1989 à 2018, publie en ce mois de novembre un livre intitulé Y a rien qui va mal (Editions En Exergue).
  • Il y raconte mille et une anecdotes sur sa jeunesse, son histoire personnelle et « son » club, dont il est devenu président à l’âge de 33 ans seulement.
  • Petit-fils de mineur et fils d’un ingénieur des Mines, Gervais Martel décrit mieux que personne le lien qui unit le football et les habitants de cette région marquée par l’exploitation du charbon, et qui fait toute la singularité du stade Bollaert.

Pourquoi passer sa journée d’anniversaire au chaud en famille quand on peut se faire un aller-retour à Paris pour parler du RC Lens ? Il est comme ça Gervais Martel, intarissable sur « son » club. Supporter des Sang et Or depuis tout petit, président à 33 ans, il l’est resté pendant presque trois décennies. Il raconte toutes ces années de passion, de joie et de déboires dans son livre Y a rien qui va mal (Editions En Exergue), paru au début du mois. Nous l’avons rencontré le 20 novembre, jour de ses 69 ans, pour évoquer son histoire et celle d’une région qu’il a dans la peau.

Vous commencez votre livre par dire « dans une autre vie, j’aurais été agriculteur ». Avez-vous déjà essayé d’imaginer une autre vie où vous ne seriez pas né dans le Nord-Pas-de-Calais ?

Non, je ne peux pas (sourire). Je suis un passionné de ma région. J’ai eu de la chance de naître dans le Pas-de-Calais, ça me correspond bien.

Pourquoi ?

C’est une région que j’adore, avec des gens méritants, courageux. Ça me correspond parce que je suis quelqu’un qui travaille beaucoup, je ne peux pas rester à rien faire. Quand mon père m’a fait descendre dans la mine parce que je ne foutais rien à l’école, et que j’ai vu ces gens en bas, couverts de charbon, il n’y avait plus de patrons, d’ingénieurs, de porions [les contremaîtres], tout le monde se tutoyait, j’ai ressenti cette cohésion. Ça m’avait marqué.

Quand avez-vous pris conscience de votre origine, de l’histoire de votre famille, des mines ?

Tout de suite, en tout cas aussi loin que je me souvienne. Parce que mon père descendait au fond tous les jours. Il m’emmenait à son bureau sur le carreau de la mine, j’étais heureux de venir, je dessinais, et comme j’étais curieux j’allais voir les chevaux qui remontaient en fin de semaine. Je me rappelle qu’on leur laissait les œillères, sinon ils pouvaient perdre la vue comme ils étaient toujours dans le noir. J’étais impressionné. Et puis tous mes copains étaient des fils de mineurs. J’allais jouer dans la cité, on parlait patois première langue. C’était une vie heureuse.

C’est quoi être un habitant de cette région ?

C’est la respecter, déjà. Cette région a une histoire, celle du charbon mais pas seulement. La guerre, aussi. J’habite du côté de Vimy, où il y a eu beaucoup de morts pendant la Guerre 14-18. Mon grand-père a été décoré. Quand on grandit dans cet environnement, on est imprégné par tout ça. On ne sent bien ou pas, mais en général on se sent bien (sourire).

Comment le foot embrasse-t-il cette culture ?

Le foot, c’était la sortie du dimanche après-midi pour les gens de la mine. Ils allaient au match avec leur barrette de mineurs [sorte de casque en cuir pour se protéger la tête]. Mon papa a commencé à m’emmener quand j’ai eu 4 ou 5 ans. Il n’y avait pas que Lens, à l’époque, on avait aussi de sacrés clubs autour : Oignies, Carvin, Nœuds-les-Mines. Le foot est une vraie culture là-haut.

Comment expliquer cette transmission générationnelle très forte à Lens ?

Ce club, c’est comme un héritage. Parce que les gosses ont été habitués à voir leur père, leurs grands-pères, aller aux matchs, parler de foot à la maison. Les gens sont toujours rassemblés derrière les Sang et Or parce que quand on dit ça, on pense à la mine, au charbon. L’histoire du club est directement liée à l’histoire de la région.

Pourquoi dès qu’on met un pied à Bollaert on est comme happé par cette histoire ?

Parce que c’est magique. Quand Pierre Bachelet est mort [en 2005], on a passé Les Corons à la mi-temps et tout de suite ça a fait tilt. Mais l’expliquer, je ne sais pas. C’est comme le mec qui va à Lourdes, il a peut-être ressenti quelque chose de spécial. C’est comme ça. C’est dur pour moi de mettre des mots dessus parce que j’ai toujours baigné dedans.

A Lens si t'as pas d'écharpe du RCL t'as raté ta vie.
A Lens si t'as pas d'écharpe du RCL t'as raté ta vie.  - David Winter/Shutterstock/SIPA

Pourquoi le stade Bollaert est tant renommé, à votre avis ?

C’est un public qui est toujours derrière son équipe, quelles que soient les difficultés. Malheureusement j’ai joué beaucoup d’années en deuxième division, et on faisait toujours 20.000 spectateurs de moyenne, c’était incroyable. A la limite, plus ça va mal plus les gens sont là. Parce que c’est une partie d’eux. C’est peut-être ça qu’on ne retrouve pas autre part, une atmosphère particulière. Là on est à plus de 30 matchs d’affilée à guichets fermés, c’est unique. C’est Lens.

Il y a aussi ce kop en tribune latérale, et non derrière le but…

Cette tribune Marek, j’y allais déjà quand Lens jouait en CFA, je m’étais dit que c’est là ou devait être le spectacle. Et ils sont toujours extraordinaires. De temps en temps ils sont chiants, j’en ai connu des choses avec eux, mais ça s’est toujours passé droit dans les yeux. J’ai toujours insisté pour garder le kop ici, même si les autres présidents me disaient de le mettre derrière les buts, parce que je gagnerais plus d’argent. Mais le sang de Lens coule dans la Marek.

Diriez-vous que les meilleures équipes que vous avez eues étaient celles où il y avait le plus de joueurs du cru ?

Il faut un mélange. Ma plus grande fierté est sûrement d’avoir bâti la Gaillette, un outil qui donne confiance aux parents pour laisser leur gosse chez nous. C’est grâce à ça que Raphaël Varane est venu, par exemple. En 1998, il y avait cinq ou six joueurs de la région [Sikora, Wallemme, Magnier, Warmuz, Lachor, Déhu…], plus des mecs comme Foé, Ziani, Vairelles ou Drobjnak qu’on était allé chercher. C’était le mixe parfait.

Cette équipe est celle dont vous êtes le plus fier, ou pas forcément ?

Elle reste à part. Et puis les Wallemme, Warmuz, Siko, ils ont partagé un long moment de vie avec moi, alors c’est spécial, ils ne représentent pas « que » ce titre. L’équipe qui a fait demi-finale de Coupe UEFA [2000] était extraordinaire aussi, avec des guerriers comme Dacourt, Ismaël, Nouma, qui n’étaient pas du coin d’ailleurs.

Gervais Martel dans les bras de Jena-Guy Wallemme et Guillaume Warmuz après le match du titre à Auxerre, le 9 mai 1998.
Gervais Martel dans les bras de Jena-Guy Wallemme et Guillaume Warmuz après le match du titre à Auxerre, le 9 mai 1998.  - AFP

Est-ce que vous insistiez pour que les joueurs qui venaient d’ailleurs s’approprient cette culture ?

Bien sûr. Quand je suis arrivé comme président, j’avais fait descendre mon équipe à la mine. En remontant, j’avais dit aux joueurs « vous voyez, ces gens-là sont extraordinaires, ils font un métier très difficile, ils ne gagnent pas beaucoup d’argent, mais ils se saignent pour venir vous voir ». Ça les avait beaucoup marqués. La fosse a fermé ensuite, mais je passais aux joueurs des films sur les mines pour qu’ils sachent qui était leur public. Mais quand on arrive à Lens, qu’on commence à côtoyer ce public, on comprend rapidement.

Ça représente quoi au quotidien d’être le président du RC Lens dans la région ?

C’est top. On est sans cesse arrêté dans la rue, les gens me parlent toujours du club, mais cette communion se fait naturellement. Parce que les gens aiment leurs joueurs. Ce qu’ils veulent, c’est qu’ils soient un peu comme eux, combatifs, courageux. C’est ce qui faisait la force de Daniel Leclerc par exemple, il avait son 4-3-3, on jouait toujours vers l’avant. La causerie avant Arsenal où on va gagner à Wembley [0-1, 25 novembre 1998], en ressortant de là je me suis dit qu’il avait oublié quelque chose. Il n’avait pas du tout parlé de l’équipe adverse ! Il n’a parlé que de nous, de ce qu’on allait faire.

Quand on est président de Lens, on est plus important que le maire ?

Ça, il faudrait demander au maire ! En étant resté 30 ans, je suis peut-être plus connu, oui. Mais quand on est président de Lens, on ne fait pas un concours de notoriété. J’ai toujours essayé de bien m’entendre avec les maires successifs, c’est indispensable pour la réussite du club.

Est-ce que c’est usant, pesant, aussi, d’être président ?

C’est pesant quand on n’y arrive pas et qu’on sait qu’on déçoit les gens. C’est là où c’est terrible. Quand on a été champion, une dame de 75 ans m’avait dit « mon tiot, tu nous as rendu notre fierté ». Elle n’était jamais venue au stade, là elle était venue à 3 heures du matin pour voir les joueurs. Ça remue les tripes, ça veut dire qu’on a de la responsabilité. Après, usant, je ne connais pas de métier qui ne le soit pas quand on s’engage vraiment. C’était beaucoup de passion, mais la passion n’est pas usante, elle est dévorante.

Elle fait faire des bêtises, aussi ?

J’en ai fait, c’est certain ! J’ai aucune honte à dire ça. Je connais les mecs qui ne se trompent jamais, c’est ceux qui ne font rien. Quand on a un rôle aussi décisionnaire que président de club, c’est normal qu’il ait des couacs de temps en temps. Si je n’avais pas été passionné, on n’aurait peut-être pas été champions. Ce qu’on a réussi à faire est assez impensable pour une ville de 32.000 habitants. Ce côté passion, il faut en accepter toutes les facettes.

Comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous en tant que président du RC Lens ?

C’est le genre de question à laquelle je ne peux pas répondre. Et puis je m’en fous un peu. J’ai essayé de faire de mon mieux. J’ai repris le club dans un état catastrophique en 1989, il n’y avait plus rien dans les caisses. Quand on l’a laissé à Joseph Oughourlian, c’était un club sans dette. Le parcours a été semé d’embûches. A la fin de Mammadov, on a eu peur de passer à la trappe, mais on s’est battus. Je peux revenir sur ces années la tête haute. Maintenant, au nouvel actionnaire d’écrire les prochains chapitres.

Comment avez-vous vécu la saison dernière, celle du vrai renouveau ?

Extraordinaire. On aurait pu être champion, à un point près. Si on n’a pas ce match au Parc où on se retrouve à dix [3-1, 31e journée]… Enfin, ça ne sert à rien de revenir là-dessus. On a été présent du début à la fin de la saison, on a vibré, c’était magique.

Vous dites toujours « on » quand vous parlez du club…

Je reste un supporter du club, et un supporter de Lens dit toujours « on ». Il s’englobe dans l’entité. Quand je discute avec des gens, ils disent tous « on a bien joué, on aurait pu gagner », etc. Je suis atteint par le même syndrome, mais c’est un chouette syndrome.

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