Coupe du monde : Avec l’élimination du Mexique, les mères des disparues vont-elles à nouveau retomber dans l’oubli ?
LES OUBLIEES DU MONDIAL•Alors que le Mexique a vécu un mois de fête avant l’élimination dimanche soir contre l’Angleterre, les mères des disparus n’ont cessé de faire entendre leurs voix, souvent dans le vide malheureusementAymeric Le Gall
L'essentiel
- C’est la fin de l’aventure pour le Mexique, battu (1-0) par l’Angleterre au stade Azteca en huitième de finale de la Coupe du monde 2026.
- Pendant un mois, dans un pays frappé par près de 135.000 disparitions liées au narcotrafic, les mères des disparus ont tenté de faire entendre leur voix.
- Souvent dans l’indifférence générale, comme on a pu le constater lors d’un reportage réalisé en marge du match Mexique Tchéquie à Mexico City.
De notre envoyé spécial à Mexico,
Les dernières notes de Cielito Lindo, l’hymne mexicain, ont résonné pour la toute dernière fois dimanche soir au stade Azteca avant que l’équipe ne se fasse sortir de son Mondial, battue par l’Angleterre devant 87.000 supporters dépités. Pour des millions de Mexicains, la Coupe du monde aura été une parenthèse magnifique mais pour d’autres en revanche, celles qu’on appelle les « madres buscadoras », la grande fête n’a jamais vraiment commencé.
Pendant que le pays retenait son souffle devant les exploits d’El Tri, elles sillonnaient les places, les campagnes et les rues avec une seule obsession : retrouver un fils, une fille, un frère ou une sœur disparu. Si le Mondial leur a offert une caisse de résonance bienvenue, elles n’ont pu que constater que le ballon rond prenait malgré tout toujours le dessus.
Le combat d’une vie dans l’indifférence générale
Depuis des années, elles retournent des champs, fouillent des terrains vagues, collent des affiches sur les murs des villes et parcourent inlassablement les bureaux de l’administration dans l’espoir de retrouver une trace de leurs proches disparus, évaporés dans la grande machine à laver du narcotrafic. Dans un pays où les cartels font en partie la loi, on estime à 135.000 le nombre de personnes effacées des radars du jour au lendemain. Certaines victimes sont enlevées en pleine rue, d’autres tombent dans le piège de fausses offres d’emploi diffusées sur les réseaux sociaux, avant d’être privées de leur liberté et de disparaître des radars.
Lorsque nous les avons rencontrées, quelques heures avant Mexique-Tchéquie, mi-juin, elles s’étaient donné rendez-vous au pied du Monument à la Révolution en plein cœur de Mexico. À quelques centaines de mètres de là, les supporters convergeaient vers le centre-ville, drapés de vert, de blanc et de rouge, ignorant tout de leur sit-in. Ce jour-là, ils ne seront qu’une trentaine tout au plus venus écouter ces mères en colère, furieuses d’avoir été abandonnées par l’Etat. Chacune tient entre ses mains le portrait d’un disparu.
C’est le cas de Nancy Mendoza, l’organisatrice de l’événement, dont le frère est parti célébrer un anniversaire un soir d’août 2024 dans la région d’Iztapalapa et qui n’a plus jamais donné de signe de vie. « Les activités de recherche sont très limitées, pour être gentille. Les autorités préfèrent s’occuper du Mondial plutôt que de retrouver nos proches disparus », souffle-t-elle.
A quelques mètres d’elle, tee-shirt sur lequel le visage de sa fille Marlenne est imprimé, Maricella Aguirre a des trémolos dans la voix. « On nous traite de folles, de révoltées. Des gens m’ont déjà dit que ma fille avait disparu parce que je l’avais mal éduquée… Aujourd’hui je ne vis plus, je survis. Quand on entend ça, on se sent oubliées, violentées, maltraitées. »
Directrice du Centro Prodh, une des principales ONG du pays à accompagner les familles de disparus, Maria Luisa fustige l’inaction du gouvernement de la présidente Claudia Sheinbaum. « Contrairement à d’autres pays, l’État n’assure pratiquement aucune aide juridique. Nous accomplissons un travail qui devrait relever des institutions publiques, peste-t-elle. En raison de leur incapacité, de leur négligence ou parfois de leur corruption, ce travail n’est tout simplement pas effectué. »
Un pays où la menace est multiple
Si les disparitions sont toujours liées aux cartels, elles ne sont pas forcément tout le temps directement opérées par eux. Dans un pays où la frontière est poreuse entre autorités publiques, forces de l’ordre et narcotrafiquants, les enlèvements peuvent aussi être le fait de ceux censés protéger la population. « Il n’y a pas de frontière claire entre l’État et le crime organisé. Il y a de nombreux cas où des forces de sécurité arrêtent des personnes pour les remettre aux groupes criminels », assure Maria Luisa.
« Il faut se méfier de tout le monde dans ce pays, pas seulement des cartels. Même des voisins, des amis, parfois de sa propre famille », ajoute Maricella. Quant au gouvernement, elle ne veut plus en entendre parler. « Notre présidente dit qu’il ne se passe rien. C’est un mensonge ignoble. Ils disent avoir retrouvé des gens mais refusent de nous montrer les preuves. »
Cacher ces disparus que l’on ne saurait voir
Mais l’Etat ne se contente pas d’ignorer la question des disparitions, il a aussi tout fait pour mettre le problème sous le tapis pendant la Coupe du monde. Au point que, depuis le début de la compétition, c’est un triste jeu du chat et de la souris qui s’est opéré chaque jour dans les rues de Mexico. Quand les « madres » collent les portraits de leurs proches sur les murs, les agents municipaux repassaient derrière pour les arracher ou les recouvrir.
Etudiante en mathématiques à l’Université de Mexico, Fernanda, 25 ans, participe activement au combat bien que n’ayant perdu personne de son côté. Que ce soit en battant la campagne, pelle et pioche à la main – « j’ai déjà retrouvé des ossements » – ou avec des seaux de colle et son gros pinceau. « On passe des heures à coller ces affiches et elles tiennent parfois moins d’une journée. C’est rageant car ce n’est pas qu’un travail de mémoire, ces affiches permettent aussi à ceux qui auraient pu apercevoir un visage de prévenir les autorités. »
« La logique est toujours la même : si on ne voit pas le problème, alors il n’existe pas. Les familles résument cela par une formule terrible : l’Etat veut faire disparaître les disparus », prolonge Maria Luisa. Pour lutter contre cela, les « madres buscadoras » font tout ce qu’elles peuvent pour faire le plus de bruit possible. Nancy Mendoza a même écrit une chanson sur l’air de Cielito Lindo. « J’étais au stade contre la Corée et quand j’ai vu l’émotion que procurait cet hymne, je me suis dit que c’était le meilleur air pour partager ce que nous ressentons. Nous ne sommes pas contre le Mondial. On veut juste qu’on nous écoute et qu’on nous aide. »
« Celito Lindo » revisité pour ne pas oublier les disparus
Après avoir entonné cet hymne revisité sous le regard distrait de quelques supporters, les huit femmes prennent le mégaphone pour énumérer les noms de leurs proches disparus. « Ce ne sont pas que des chiffres. Ce sont des vies, des histoires, des espoirs de les revoir un jour rentrer à la maison. C’est aussi une manière de leur dire qu’on ne les oublie pas », clament-elles dans le mégaphone.
Elles terminent ce rassemblement en formant un cercle, se tiennent par le bras et pleurent ensemble. C’est fort et bouleversant à la fois, quand on pense que quelques heures plus tôt, au palais présidentiel, si proche à voil d’oiseau, Claudia Scheinbaum recevait en grande pompe et tout sourire le canard le plus célèbre de cette Coupe du monde pour faire la fête sur scène avec l’animal. « C’est pathétique, c’est minable », lâche Maricella en faisant une mimique de dégoût.
Maintenant que la Coupe du monde est terminée de ce côté-ci de la frontière mexicaine, la présidente décidera-t-elle enfin d’écouter celles qui pleurent et lui demandent de l’aide chaque jour à ses fenêtres ? Ce qui est sûr, c’est que les « madres busacadoras » en ont vu d’autres, et qu’elles n’ont pas l’intention de laisser le moindre répit au gouvernement. « On ne rendra pas les armes », préviennent-elles en chœur, avant de laisser les Mexicains à leur seule préoccupation du moment : le foot, avec ou sans leur équipe dans les parages.


















