Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Comment des clubs amateurs percent grâce à des webséries sur YouTube

« On nous appelle l’équipe des youtubeurs »… Quand le sport amateur se développe grâce à des webséries

EFFET YOUTUBEDe plus en plus de clubs amateurs français, de football mais aussi désormais de basket, lancent d’étonnants formats digitaux permettant de suivre leurs aventures sur YouTube. Avec de sacrés succès d’audience à la clé
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Et si les performances sportives n’étaient pas le meilleur moyen de développer un club de sport amateur ?
  • Certains n’hésitent pas en effet depuis quelques années à miser sur des webséries de football mais aussi de basket, avec à la clé de surprenants succès d’audience sur YouTube, malgré un niveau régional voire départemental.
  • Vinsky, Valentin Liénard, Sam Potter… 20 Minutes vous raconte l’engouement autour des aventures de ces différents youtubeurs créateurs de webséries dans le monde du sport amateur qu’ils contribuent à dépoussiérer.

Souvenez-vous il y a quinze ans, lorsque vous découvriez avec les yeux de l’amour que votre club amateur avait investi dans un site Footeo flambant neuf, faisant presque passer ces chers forums de discussion pour un outil de communication d’avant-guerre. Et bien comme dirait l’autre, le football il a changé. « Le temps des clubs amateurs ayant juste une page Facebook à l’arrache est fini, explique Léo Jadaud, responsable de l’agence créative experte en sport business Jaddlo. Ils ont tous compris le besoin d’avancer sur le digital et de proposer de l’inside, qui apporte de l’authenticité et qui crée un sentiment d’appartenance. Les confinements du Covid-19 ont accéléré cette prise de conscience. »

C’est pourquoi ce créateur de contenus angevin de 28 ans vient de lancer le mois dernier une websérie « pédagogique », Pimp my club, dans laquelle il suit le petit club de Régional 3 de Cerizay Football (Les Deux-Sèvres). On le voit moderniser son logo et lui proposer une identité audacieuse par différents biais, ce qui pourrait achever de convaincre de nombreuses petites structures, y compris dans des environnements ruraux. Car le sport amateur français s’habitue peu à peu aux modes de communication modernes/atypiques, allant jusqu’aux webséries sur YouTube.

Avec son équipe première en Régional 3, Cerizay Football a eu droit à un  « media day » comme un véritable club professionnel cette saison.
Avec son équipe première en Régional 3, Cerizay Football a eu droit à un « media day » comme un véritable club professionnel cette saison. - Jaddlo

Sur ce créneau, le programme star est depuis juin 2019 le #QFD (Que du foot) de Valentin Liénard, véritable footballeur youtubeur comptant 392.000 abonnés sur le célèbre média social. De son essai non concluant à Villefranche (National 1) à la grave blessure d’un coéquipier de son nouveau club de Thonon Evian Grand Genève (N2), le latéral droit de 26 ans nous fait vivre de l’intérieur, avec sa série de vlog (126 épisodes en ligne) sa vie de footballeur semi-pro. Le succès est incontestable, avec plus de 300.000 vues en moyenne par vidéo. Les effets sont donc spectaculaires lorsque Valentin Liénard rejoint un club. L’AS Saint-Priest (N2, Rhône) ne comptait par exemple que 8.000 abonnés sur Instagram avant la venue en 2019 du joueur au million de followers cumulé sur les différents réseaux sociaux. En quelques mois, celui-ci a eu un rôle prépondérant dans l’explosion du club de l’agglomération lyonnaise, désormais suivi par plus de 28.000 personnes sur Insta.

Son arrivée en 2022 à Jura Dolois (N3) a ensuite permis l’apport au club amateur franc-comtois de son important partenaire personnel Betclic. A quel point la visibilité/les sponsors accompagnant Valentin Liénard peuvent-ils interférer avec les critères sportifs au moment d’un recrutement ? Entraîneur de Jura Dolois la saison passée, Hervé Saclier livre son ressenti au sujet de celui qui a brièvement côtoyé Kylian Mbappé au centre de formation de l’AS Monaco : « Disons qu’à choisir entre lui et un joueur de niveau équivalent, un club se tournera vers lui car la notoriété qu’il apporte est forcément appréciable ».

L’accès à ce contenu a été bloqué afin de respecter votre choix de consentement

En cliquant sur« J’accepte », vous acceptez le dépôt de cookies par des services externes et aurez ainsi accès aux contenus de nos partenaires.

Plus d’informations sur la pagePolitique de gestion des cookies

Après avoir peu utilisé Valentin Liénard en deuxième partie de saison, Hervé Saclier revient sur les conséquences, parfois négatives, d’un tel phénomène digital dans ses rangs.

« Des séquences de vestiaire pouvant être interprétées comme de la suffisance au sein du groupe ont été diffusées sur Internet par Valentin et elles ont pu servir de motivation supplémentaire à nos adversaires. Ce sont des choses qu’on ne voit normalement jamais sortir dans le sport amateur. » »

Jura Dolois a même eu la surprise de disputer certains matchs à domicile avec un engouement inédit, à savoir une pointe à 2.000 spectateurs pour un choc en mars dernier contre le voisin Pontarlier, décisif en vue de la montée en N2. L’effet Val Liénard ? « Clairement, et on m’a d’ailleurs fait comprendre que ça aurait créé un bel élan dans le public si j’avais fait entrer en jeu Valentin. Mais on était menés au score et je n’avais aucun intérêt à utiliser un changement pour un défenseur », soupire Hervé Saclier. A l’instar de Valentin Liénard, Achraf Berriss (32 ans, 35.000 abonnés sur YouTube) propose de nombreuses vidéos racontant ses aventures en National 2 avec Libourne (Gironde).

« On est un peu comme le PSG du district »

Certaines histoires dans le football amateur sont encore plus originales, comme celle de Vincent Maduro, plus connu sous son pseudo de youtubeur Vinsky (1,46 million d’abonnés). Pionnier français de la websérie de football amateur, celui-ci a carrément créé son club du Vinsky FC dans les Yvelines en 2017. « Je me suis dit que filmer les péripéties d’un club tout neuf donnerait une belle histoire », résume celui qui inscrit le Vinsky FC auprès de la FFF en 2019, et ce en Départemental 6, le plus bas niveau possible en région parisienne. Joueur pendant un an et demi, Vincent Maduro est désormais le manager de « son » club, qui a enchaîné les ascensions et se trouve désormais en D3 avec 110 licenciés et plusieurs équipes dans les catégories jeunes.

Vincent Maduro, alias Vinsky (à droite), se filme sur un terrain de football pour une vidéo YouTube du Vinsky FC.
Vincent Maduro, alias Vinsky (à droite), se filme sur un terrain de football pour une vidéo YouTube du Vinsky FC. - Gwladys Duteuil

Avec un engouement forcément démesuré, puisque les épisodes de la websérie franchissent régulièrement les 200.000 vues et que les matchs retransmis en direct chaque semaine sur Twitch peuvent connaître des pics d’audience de 1.500 spectateurs. « On a senti au départ un peu d’hostilité de la part des autres clubs, on nous appelle encore l’équipe des youtubeurs, sourit Vinsky. On est un peu comme le PSG du district : nos adversaires savent qu’on attire des joueurs venant de niveaux plus haut. Ils savent aussi qu’ils seront filmés contre nous, c’est toujours un peu le match de l’année pour eux. » De prestigieux sponsors comme Adidas et Unibet font partie de l’aventure au Vinsky FC qui compte plus d’abonnés sur YouTube (306.000)… que l’OL !

Plus d’audience pour un club de R3 de basket que pour de l’Euroligue

De même, Saïd Dorbani a filmé de 2021 à 2023 ses deux saisons à la tête de l’équipe U17 de Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône) avec son compte Pieds Carrés (552.000 abonnés) et des vidéos régulièrement au-delà du million de vues sur YouTube. Tout près de là, le basket n’est pas en reste à Francheville, modeste club de Régional 3. A 28 ans, Samir Safsaf a un bac + 5 en psychologie et baigne dans l’univers YouTube depuis six ans. En début de saison, il a convaincu Francheville Basket de lui offrir une liberté de contenus/ton totale, et différents créneaux de salles, pour qu’il lance sa websérie Projet Carter. Une référence au film Coach Carter avec Samuel L. Jackson, et une trame claire, en filmant tout une année de l’intérieur : « Le but est de montrer comment une équipe peut reprendre espoir après une saison catastrophique à 4 victoires en 22 matchs ».

Samir Safsaf (à droite), créateur de la série « Projet Carter » sur le parcours de son équipe de Francheville Basket en Régional 3, cette semaine en plein échange avec ses entraîneurs.
Samir Safsaf (à droite), créateur de la série « Projet Carter » sur le parcours de son équipe de Francheville Basket en Régional 3, cette semaine en plein échange avec ses entraîneurs. - Raphaël Milanetto

Ce pari inédit dans le basket amateur français semblait s’annoncer ultra-confidentiel, surtout au vu du compte YouTube à 74 abonnés de Samir (Sam Potter). Mais après quatre mois et 13 épisodes, le voilà qui pointe à 12.000 abonnés sur sa chaîne, avec des vidéos allant jusqu’à 118.000 vues. « C’est quand même dingue que nos épisodes obtiennent plus d’audience que les résumés de matchs de l’Asvel et de Monaco en Euroligue sur la grosse plateforme Skweek, et même que certains résumés de matchs NBA sur beIN SPORTS, non ? », sourit Samir Safsaf.

« Ça ferait une bête d’épisode pour la semaine prochaine »

Hasard ou coïncidence, les résultats sont bien meilleurs cette saison, avec quatre succès lors des dix matchs de la première phase pour Francheville Basket. « Ça amuse en tout cas les mecs de voir que l’aventure est à ce point suivie par les internautes », indique notre basketteur youtubeur. Mais une fois sur les parquets, que cela change-t-il concrètement de se savoir sans cesse filmé, et d’avoir en tête sa série « inside » ? Samir Safsaf raconte : « Parfois dans des fins de match serrées, je me surprends à penser sur le terrain : "Si on remonte nos trois points de retard pour l’emporter, ça ferait une bête d’épisode pour la semaine prochaine" ! ». Ainsi va sa double casquette à la tête de ce Projet Carter, au rendu « très quali » avec son associé Raphaël Milanetto (réalisateur) et leur cadreur Mathis Waccholz. Comme prévu, Francheville Basket n’intervient pas directement sur ce projet « feel good ».

« Aucun club amateur ne peut dépenser 60.000 euros par an pour produire une telle série comme on le fait, rappelle Samir. L’avantage, c’est qu’on est loin des problématiques du sport pro : il n’y a aucun enjeu au niveau régional sur les images qu’on peut montrer des différents joueurs. » Président de Francheville Basket, Philippe Guillou (47 ans) a vite vu les aspects bénéfiques pour l’émulation au sein de son club de 255 licenciés : « On a 70 % de jeunes de moins de 18 ans parmi nos licenciés et on sent bien que ceux-ci sont très sensibles aux nouveaux moyens de communication. Ça nous aide à fidéliser nos licenciés. Tout le monde voit ce projet d’un bon œil, que ce soit le club, la mairie, et nos sponsors. Ils se rendent compte qu’il y a parfois près de 500 supporteurs dans notre salle pour un match de R3, c’est fou, et c’est incontestablement l’effet série ».

« Les gens se foutent un peu des niveaux »

Philippe Guillou sait qu’il s’agit d’une expérience « tremplin » pour Samir Safsaf, qui rêve de « tourner une série de ce type aux Etats-Unis ou de suivre un joueur ambitionnant de passer pro ». Contacté par la Ligue nationale de basket (LNB), Paris Basketball et l’Asvel au vu de l’engouement inattendu autour de son Projet Carter, il conclut : « On est une nouvelle génération, on sait ce qui fonctionne sur le web et ce qui incite les gens à devenir accros à une série ».

Son aîné Vinsky (32 ans) résume ce phénomène ayant fait éclore de nombreux contenus à succès dans le sport amateur français : « Seule l’histoire compte. Les gens s’attachent aux personnages dans leurs réussites comme dans leurs échecs, et ils se foutent un peu des niveaux. Encore faut-il être bon dans la narration, car être youtubeur reste un travail ».