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Comment le football amateur lutte-t-il contre les parents « invivables » ?

« Projet Mbappé » : Comment le football amateur lutte-t-il contre les parents « invivables » ?

Enquête 1/3De nombreux clubs de football amateur cherchent à répondre, via des sanctions fermes ou des entraînements organisés à huis clos, à un véritable fléau : celui des parents de jeunes joueurs extrêmement intrusifs voire agressifs
Les parents intrusifs, la plaie du foot amateur
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Ils sont convaincus que leur enfant est le prochain Kylian Mbappé, Victor Wembanyama ou Antoine Dupont. 20 Minutes a enquêté sur les parents ingérables au bord des terrains, un phénomène qui touche prioritairement le foot, mais qui commence à essaimer dans d’autres sports collectifs en France.
  • Les clubs, appuyés par leurs fédérations et les structures intermédiaires, commencent à prendre la mesure de ces comportements et à mettre en place des réponses adaptées : entraînements à huis clos, responsabilisation de parents-citoyens, et même exclusion d’enfants.
  • Dans ce premier épisode d'une série d'articles publiés jusqu'à dimanche, on s’intéresse ce vendredi uniquement au football, de Lyon-La Duchère à l’Athletic Club Boulogne-Billancourt, où le fléau des parents intrusifs voire violents reste le plus présent dans le sport amateur.

Abdoulaye Kafando regrette une époque pas si lointaine, lorsque les parents de jeunes footballeurs de Lyon-La Duchère pouvaient tranquillement suivre les séances d’entraînement au bord des terrains de la Sauvegarde (Lyon 9e) et qu’ils préparaient le goûter et le chocolat chaud. « L’ambiance ne peut désormais plus être conviviale, explique le responsable préformation et coach des U17 nationaux de ce club amateur. On a été obligé de laisser tous les spectateurs derrière le grillage et même de séparer les entrées, pour que les éducateurs ne croisent pas les parents. » La raison ? La forte présence de profils « ultra-intrusifs, se mêlant de toutes les décisions des entraîneurs ».

« Toutes les remarques des parents qu’on entend à chaque match peuvent parfois nous déstabiliser », pointe spontanément un licencié de 12 ans du club de ce quartier emblématique à Lyon. Sur cet épineux sujet, le président duchérois Jean-Christophe Vincent a eu le déclic durant la saison 2021-2022. « On avait affaire à un père capable d’appeler notre éducateur jusqu’à 23 heures, indique-t-il. Afin de ne pas pénaliser l’enfant, je n’avais alors pas soutenu à fond l’éducateur. Je l’ai regretté car sermonner le père n’a servi à rien. Aujourd’hui, j’assume de me séparer de jeunes licenciés. Ce n’est pas à nous de gérer de tels parents, ce sont eux qui condamnent leur gamin. »

Des travaux d’intérêt général pour marquer le coup à La Duchère

C’est pour ça que La Duchère, dont l’équipe première évolue en National 3, a créé à la suite de cet épisode une commission de discipline interne pour traiter de problèmes comportementaux d’enfants mais aussi de parents. Certains ont été sanctionnés par des travaux d’intérêt général à effectuer en faveur de « La Duch », alors qu’une joueuse U13 a récemment été « virée du club » car « sa mère insultait les éducateurs ». Ce phénomène, qui s’est accentué depuis la période du Covid-19, selon les éducateurs et dirigeants que nous avons contactés, s’étend à tout le football amateur français. Les clubs multiplient les aménagements, en ne s’appuyant quasiment plus du tout sur des parents de joueurs pour coacher les équipes de jeunes (une pratique extrêmement développée durant longtemps) ou en mettant en place une charte de bon comportement à destination des parents, via l’application SportEasy.

Des parents assistent à un entraînement de joueurs de la catégorie U13 de Lyon-La Duchère, mercredi 13 décembre 2023 au stade de la Sauvegarde (Lyon 9e).
Des parents assistent à un entraînement de joueurs de la catégorie U13 de Lyon-La Duchère, mercredi 13 décembre 2023 au stade de la Sauvegarde (Lyon 9e). - Jérémy Laugier/20 Minutes

Président du district de la Haute-Garonne, Marco Sentein a lancé la saison passée l’opération « Touche pas à mon foot ». Le principe : un système de chasubles vertes portées par les parents ou dirigeants du club qui accueille les rencontres de jeunes. « Quand les enfants voient la chasuble verte, ils se disent qu’ils vont être protégés, que des gens vont tout surveiller et qu’on ne va pas trop leur crier dessus, détaille le dirigeant. Aujourd’hui, environ la moitié des clubs joue le jeu. Les personnes avec la chasuble verte peuvent ensuite faire des remontées. On en reçoit une dizaine par mois, notamment sur des groupes de parents s’en prenant à l’arbitre. »

Huis clos au FC Bobigny-Bagnolet-Gagny

Des clubs vont encore plus loin en systématisant les entraînements à huis clos pour toutes leurs catégories jeunes. C’est le cas du Football Club 93 Bobigny-Bagnolet-Gagny, en Seine-Saint-Denis, où les parents ne peuvent assister qu’aux matchs du week-end. « A l’entraînement, il y a une vraie concurrence entre les joueurs, et ça créait par ricochet une concurrence parentale dans les tribunes, explique Reda Bekhti, responsable du pôle jeunes des U10 aux U17 au FC93. Au lieu d’être concentrés sur leur séance, les jeunes se focalisaient donc sur ce que disaient papa et maman depuis le bord du terrain. Ça créait des conflits, des mauvaises interprétations, un double discours qui troublait les gamins. Et après les séances, on avait des parents qui venaient nous demander pourquoi on avait pris telle ou telle décision, on ne s’en sortait pas. On n’est malheureusement pas aidé par les instances, on est un peu livré à nous-mêmes donc on a pris les devants en mettant les entraînements à huis clos. »

Une décision hautement symbolique que Grégory Truffot aurait bien aimé pouvoir prendre également au FC Jouy-le-Moutier. « Mais le stade appartient à la mairie, c’est un lieu public et on n’a pas obtenu l’autorisation, indique le directeur technique de ce club amateur du Val-d’Oise. On se débrouille juste sur nos séances pour que l’éducateur soit avec les enfants le plus loin possible des parents. Sinon c’est invivable, et ça l’est encore dix fois plus pour les matchs. » Car s’il n’y a officiellement ni résultat, ni classement jusqu’à la catégorie U10, « les parents sont "matrixés" par l’importance de gagner les matchs », regrette Grégory Truffot (27 ans).

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« On recrute avant tout des parents et plus forcément des enfants »

« Les parents sont très souvent bien plus frustrés par les résultats que les enfants, insiste-t-il. Récemment, un petit a quitté le terrain en disant : "Pourquoi les parents ne font que râler et ne nous encouragent jamais ?". On est à présent sur de la tolérance zéro : c’est le seul moyen pour éduquer les parents. » Un éducateur du FC Jouy-le-Moutier a récemment failli jeter l’éponge face à la pression permanente de certains parents. Capables de diriger eux-mêmes des séances spécifiques supplémentaires « totalement inadaptées » à leur gamin de 7 ans, mais aussi de violemment critiquer coachs, coéquipiers et adversaires de leur enfant chaque week-end, de nombreux spécimens sont ainsi devenus le principal casse-tête du football amateur.

L’agression dont a été victime le 1er décembre un entraîneur de 18 ans de l’ESA Linas-Montlhéry (Essonne), frappé par le père d’un joueur U9 mécontent de voir son fils sur le banc, est l’illustration ultime du fléau. Coordinateur sportif à l’Athletic Club Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), où des entraînements avaient été supprimés en avril 2022 pour marquer le coup face à « l’agressivité de certains parents », Gilles Bibé explique comment son club riposte à cette problématique : « Notre suspension des entraînements avait fait bouger les choses. Aujourd’hui, on recrute avant tout des parents et plus forcément des enfants. Je suis très vigilant : j’essaie de les connaître, de savoir ce qu’ils font dans la vie, comment ça se passe à la maison, de voir si l’enfant est perçu comme leur cible pour ramener de l’argent ou s’il est juste entouré et soutenu dans sa passion. » Le dirigeant de l’ACBB poursuit :

« Quand on a des cas compliqués, on se sépare des gamins et de leur famille, c’est aussi simple que ça. J’admets que c’est dommage, que ça fait un peu punition collective. Les mesures sont dures mais elles étaient devenues nécessaires. » »

Gilles Bibé estime que « sur le long terme, ça va être bénéfique car les parents vont comprendre qu’ils peuvent devenir un frein à la carrière de leur enfant. Ils se feront donc plus discrets et on bossera dans de meilleures conditions. »

« La réussite précoce de Mbappé a fait du mal au foot amateur »

Un vœu pieux pour un football amateur français dans un sens victime de l’éclosion supersonique au plus haut niveau de Kylian Mbappé. « J’ai un projet pour mon fils, c’est le projet Mbappé », a récemment lancé non pas l’agent d’une pépite aux portes de la Ligue 1 mais le père d’un licencié de 5 ans au FC Jouy-le-Moutier. Grégory Truffot raconte : « J’ai d’abord cru qu’il délirait, mais il était très sérieux. D’ailleurs, il me demandait pourquoi on ne bossait pas le pressing et la tactique en U6. Autant les parents disparaissent désormais des radars à l’adolescence car ils se rendent compte qu’il est trop tard pour que leur enfant perce, autant on les a de plus en plus sur le dos dans les petites catégories d’âge. La réussite précoce de Kylian Mbappé a fait plus de mal que de bien au foot amateur. »

Bien malgré lui, Kylian Mbappé (ici à l'âge de 17 ans avec l'AS Monaco) a profondément changé la relation parents-clubs amateurs avec sa trajectoire supersonique dans le monde professionnel.
Bien malgré lui, Kylian Mbappé (ici à l'âge de 17 ans avec l'AS Monaco) a profondément changé la relation parents-clubs amateurs avec sa trajectoire supersonique dans le monde professionnel.  - Lionel Cironneau/AP/SIPA

Et ce dernier est en souffrance, à écouter le constat de Jean-Christophe Vincent : « Quand j’accompagnais mon fils aux matchs de La Duchère dans les années 2010, je ne voyais jamais les parents derrière la main courante lancer des insultes ou carrément se battre avec des parents de l’équipe adverse comme ça a pu arriver la saison passée au club. Pour inciter leur gamin à être super dur sur le terrain, certains lâchent souvent de manière malsaine des propos type : "Vas-y, tue-le, casse-lui une jambe." »

Bagarres entre parents

Président du district du Rhône de football, Arsène Meyer partage ce ressenti : « Avant, les incidents impliquant des parents dans le football amateur étaient extrêmement rares. En 2023 dans le Rhône, on a vu une maman de 40 ans mettre une baffe à un gamin de 11 ans opposé à son fils, ainsi qu’une bagarre impliquant plusieurs mères sur un match U15 féminin. » Ces récentes agressions féminines, qui tordent le cou aux clichés associés aux violences dans le football amateur, inspirent peu d’optimisme au sein des clubs.

NOTRE DOSSIER SUR LE FOOTBALL

« J’ai peur que ça débouche sur un drame, un coup de couteau, un parent venant armé, confie même Reda Bekhti du FC93. J’ai peur pour nous, éducateurs, parce qu’on est devenus des briseurs de rêves. Nos choix peuvent être perçus par les parents comme susceptibles d’enrayer leur plan de carrière pensé pour leur môme. Aujourd’hui, à chaque fois qu’on est interpellé par un parent, il y a de la crainte au fond de nous, parce qu’on ne sait pas quelles peuvent être les réactions. C’est triste à dire, mais on demande à nos entraîneurs de prendre de la distance avec les parents. » Le temps du chocolat chaud post-entraînement semble finalement très loin.