Mondial 2022 : « Joue et ferme ta gueule »... Face aux cadences infernales, à quand le Grand soir des footballeurs ?

FOOTBALL Après la parution du calendrier 2022-2023, bricolé pour faire place à la Coupe du monde au Qatar, le sujet des cadences infernales dans le foot est relancé 

Aymeric Le Gall
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On avait loupé Thibaut Courtois dans Mission Cléopâtre.
On avait loupé Thibaut Courtois dans Mission Cléopâtre. — Capture d'écran/youtube
  • La tenue de la Coupe du monde en hiver la saison prochaine va bousculer les calendriers habituels.
  • Sur la brèche depuis la reprise post-confinement liée au Covid en 2021, les joueurs n’auront qu’une semaine de vacances avant le Qatar, et à peine plus après.
  • Le syndicat des joueurs redoute une hécatombe de blessures et appelle à un dialogue avec les instances.

Grand seigneur, le boss du foot mondial Gianni Infantino a décidé d’envoyer Arsène Wenger au feu devant les sélectionneurs d’équipes nationales pour évoquer sa nouvelle lubie de Coupe du monde biennale, ce mardi. L’occasion pour Didier Deschamps et ses petits copains de mettre sur la table la question du calendrier 2022-2023, bricolé au burin pour faire de la place au Mondial au Qatar et qui ne leur laissera qu’une semaine pour préparer l’événement majeur d’une vie de sélectionneur.

Cette annonce, qui intervient quelques jours après l’immense coup de gueule de Thibaut Courtois contre les cadences infernales infligées aux joueurs de sélection, relance une fois de plus le débat sur les calendriers surchargés dans le football.

Philippe Piat, le président de l’UNFP et de la Fifpro, n’est pas vraiment tombé de l’armoire en apprenant la nouvelle. « Dès lors qu’on a accepté de déplacer la Coupe du monde en novembre-décembre, on savait qu’on allait avoir un calendrier particulier pour la saison 2022-2023. Mais à l’époque je me souviens qu’on tablait plutôt sur un minimum de 15 jours de préparation plutôt qu’une semaine », confie, fataliste, le Philippe Martinez du ballon rond. N’ayant pas un accès direct au téléphone rouge de Didier Deschamps, 20 Minutes a demandé l’avis d’un autre prétendant à l’aventure qatarienne, Vahid Halilhodzic, le sélectionneur du Maroc.

« Les gens qui ont décidé ça n’ont pas la moindre compétence ni connaissance de la manière dont on prépare un tel événement… Cette décision est inacceptable », gronde-t-il en préambule. Pour l’ancien coach du PSG, ça serait même péché que de parler de « préparation » : « Que voulez-vous qu’on prépare en une semaine ? Rien du tout ! Ça va juste être de la récupération. Le cerveau n’a pas le temps d’assimiler les principes du jeu en sélection avec de tel rythme, de tels basculements d’une compétition à une autre. Entre le travail tactique sur le terrain et la préparation vidéo, avec le temps qui nous sera alloué, c’est pratiquement mission impossible. »

La Fifpro lance une nouvelle alerte

Seul point positif avec cette formule automnale, les joueurs arriveront physiquement frais, même s’il n’est pas interdit de penser que certains tireront un peu la langue après s'être farci la phase de poules de C1 en accéléré entre le 6 septembre et le 2 novembre. Le problème, c’est que la santé des joueurs ne s’arrête pas à la porte du Mondial et qu’une fois celui-ci terminé, il faudra repartir au charbon pour enquiller les matchs en clubs sans interruption jusqu’au mois de juin 2023, sans trêve hivernale.

Prenons l’exemple d’un Kylian Mbappé : en tablant sur l’éventualité que les Bleus aillent jusqu’en finale à Doha, celui-ci pourrait théoriquement jouer jusqu’à 30 matchs en l’espace de 5 mois, soit grosso modo un rythme dingue d’un match tous les trois ou quatre jours entre août et décembre 2022. Et entre la finale du Mondial et la reprise de la Ligue 1, dix pauvres jours se seront écoulés…

Or, que nous dit la dernière étude commanditée par la Fifpro intitulée « A la limite », au sujet des temps de jeu des internationaux ? Que ceux-ci « mettent en péril la santé des joueurs « et que « le taux de blessures musculaires dans le football professionnel est plus élevé lors des matchs joués à 5 jours d’intervalle ou moins selon une étude prospective de 14 ans ayant observé plus de 130 000 matchs ».

« Avec autant de matchs tous les trois jours, ça va être limite tenable. On va se retrouver dans la configuration de l’an dernier quand on jouait tous les trois jours à cause du Covid, on a vu la cascade de blessure qu’il y a eue », souffle Emmanuel Valence, préparateur physique au VAFC. Consciente du problème, la Fifpro a édicté un certain nombre de recommandations :

  • L’introduction de pauses de 4 semaines obligatoires en fin de saison, et de pauses de 2 semaines obligatoires à mi-saison.
  • Une limitation du nombre de fois par saison où les joueurs doivent enchaîner des matchs de compétition avec moins de cinq jours de récupération.
  • Envisager d’imposer un nombre maximum de matchs annuels pour chaque joueur afin de protéger sa santé et ses performances.

« On s’aperçoit depuis des années qu’il y a de plus en plus de blessures, ça ne peut pas durer comme ça, il faut que les acteurs soient pris en compte autrement que comme des pions qu’on déplace à sa guise sur un échiquier. Il faut d’urgence mettre en place des procédures pour réglementer tout cela », réclame Philippe Piat.

Quand le foot arrive à faire pire que le rugby

Un peu à la manière du rugby, qui, bien que souvent moqué pour ses calendriers extravagants les années de Coupe du monde, a su au fil des ans instaurer des garde-fous pour préserver la santé physique et mentale des joueurs. « Lors de la Coupe du monde 2019, on avait négocié que les joueurs bénéficient quoi qu’il arrive d’une semaine de congé à la fin du Mondial, plus une semaine de préparation avant de reprendre le top 14 », confie Raphaël Vohringer, le responsable juridique de Provale, le syndicat des joueurs français. A titre d’exemple, le capitaine du XV de France Guilhem Guirado avait bénéficié de 20 jours de repos (et de remise en forme) entre l'élimination en quarts face aux Gallois et son retour en championnat avec Montpellier. Il témoigne :

« C’est encore compliqué aujourd’hui mais les choses ont changé en bien. Il y a des phases de récupération obligatoire avant et après les Coupes du monde, ça a vraiment évolué par rapport à l’époque où j’ai commencé à jouer en pro et je suis fier d’avoir assisté à ça. Je l’ai vu, je l’ai perçu et, surtout, je l’ai ressenti au niveau de mon corps. »

Le dialogue, l’écoute, c’est justement ce qui fait défaut dans le football, où les instances ne semblent penser qu’à leur pomme. Philippe Piat : « J’ai fait un courrier à la FIFA il y a une dizaine de jours pour me plaindre en filigrane des calendriers, mais surtout de la manière dont elle a essayé d’imposer ses vues au reste du football. On a un accord avec la FIFA qui l’oblige à nous consulter pour les problèmes collectifs liés au football or, dans le cadre du Mondial tous les deux ans, elle ne l’a pas fait car elle savait qu’on y était opposé. »

Pour celui qui cédera son fauteuil de président du syndicat international le 16 novembre prochain, « il faut que la gouvernance change, que le football professionnel ne soit plus du ressort de la FIFA mais des clubs, car le football professionnel c’est entre les clubs et les joueurs, entre employeurs et employés. On va intervenir là-dessus car ça ne peut plus durer comme ça. »

« Entre l’UEFA et la FIFA, c’est un peu à qui pisse le plus loin »

« Pour les joueurs, on a l’impression que c’est " joue et ferme ta gueule ", fulmine de son côté coach Vahid. Que ce soit à la FIFA ou l’UEFA, tout n’est que politique, chacun veut imposer sa vision du football en fonction de son propre intérêt. » « Entre l’UEFA et la FIFA, pardonnez-moi l’expression, mais c’est un peu à qui pisse le plus loin », embraye Piat. Quand Gianni Infantino bataille en coulisse pour faire avaler son projet de Coupe du monde biennale, son homologue de l’UEFA se frotte les mains avec sa nouvelle mouture de la Ligue des champions, avec plus de matchs à la clé​, après avoir déjà élargi l’Euro à 24 équipes.

Que reste-t-il alors aux joueurs pour se faire entendre ? S’il admet que leur « marge de manœuvre est réduite », Philippe Piat imagine « une menace de grève ou l’organisation d’happenings, en refusant par exemple de commencer certains matchs à l’heure, ce qui peut paraître anodin mais qui ne l’est pas du tout d’un point de vue des diffuseurs et des droits TV ». Si on a du mal à imaginer que le Grand Soir des footballeurs soit pour demain, le boss de la FIFPro se montre moins fataliste : « A force de pousser le bouchon, ça peut venir plus vite qu’on ne le croit. »