Ligue 1 : « Ne plus se contenter d’être une caisse enregistreuse »… Comment la LFP veut mieux gérer la commercialisation des droits TV

FOOTBALL La Ligue de football professionnelle, réunie en AG ce jeudi, a évoqué la question d’une modification de ses statuts, première étape vers la création d’une société qui serait chargée de gérer la commercialisation de ses droits d’exploitation

Nicolas Camus

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La LFP veut revoir le mode de commercialisation des droits TV des championnats professionnels (photo d'illustration).
La LFP veut revoir le mode de commercialisation des droits TV des championnats professionnels (photo d'illustration). — ALLILI MOURAD/SIPA
  • La Ligue de football professionnelle était réunie en Assemblée générale jeudi après-midi.
  • Elle a validé une première étape des modifications de ses statuts, ouvrant notamment la possibilité de créer une filiale commerciale.
  • Cette dernière, si elle voit le jour, aurait la charge de toutes les activités économiques de la Ligue, notamment la commercialisation des droits TV.

Après une matinée à évoquer la question urgente de la conciliation avec Mediapro, les membres du conseil d’administration de la LFP ont entamé jeudi après-midi un autre chantier. Moins spectaculaire, mais tout aussi vital, car il représente la toute première étape vers une refonte en profondeur de la gestion du football français.

On parle là d’une modification des statuts de la Ligue de football professionnel, afin d’ouvrir la porte à la création d’une société commerciale. Celle-ci aurait, pour résumer, la charge de toutes les activités économiques de la Ligue, notamment la commercialisation des droits TV. Seule ou avec l’aide d’un ou plusieurs investisseurs.

Le serpent de mer

Prenons, pour illustrer le propos, l’exemple récent de l’Italie. Après avoir approuvé en septembre la création d’une société dédiée à la commercialisation et la gestion des droits TV, les clubs de Serie A ont validé en novembre l’offre d’un trio d’investisseurs privés, qui s’est engagé à injecter 1,7 milliard d’euros.

En France, ce projet ne date pas des récents déboires avec Mediapro. Poussé par les plus gros budgets du championnat, qui souhaitent une gouvernance simplifiée et dans l’ère du temps, il revient régulièrement sur le tapis depuis trois ans. En février 2018, déjà, 16 clubs de l’élite avaient voté un texte pour « engager le processus de création d’une société de développement dont les clubs de Ligue 1 seraient actionnaires ».

Passage obligatoire par le législatif ?

Elu patron de la LFP en octobre, Vincent Labrune a fait de ce sujet une priorité. « Je veux transformer le football professionnel français pour qu’il reprenne du poids, de la crédibilité et de la puissance. Il est vital de revoir les structures de ce sport et la culture qui l’entoure, avait-il observé dans une interview accordée au JDD début novembre. Les défis sont nombreux. Nos compétitions sont d’abord à réinventer. Il faut retrouver de l’incertitude sportive, accroître la compétitivité de nos clubs et créer un terreau fertile qui permette d’attirer de nouveaux investisseurs et partenaires afin de générer de nouvelles ressources. »

Ce processus est donc enfin lancé. Mais la forme reste floue. L’idée d’une société avec des clubs actionnaires, comme en Premier League, était celle privilégiée par les locomotives de la L1 (PSG, OM, OL). Elle se heurte à un obstacle juridique. Jean-Christophe Breillat, avocat spécialiste en droit du sport chez CDES Conseil, explique :

La LFP est une association loi 1901, elle peut créer une société commerciale mais ne peut pas y mettre des éléments qui relèvent de sa mission de service public. L’organisation des championnats en fait partie, comme tout ce qui concerne la commercialisation des droits d’exploitation de ces compétitions. Essentiellement, les droits TV. »

Faire sauter ce verrou nécessiterait une modification du code du sport. Donc une nouvelle loi. Cela ne semble pas, pour le moment, être la priorité du gouvernement. La Ligue pourrait se rabattre sur une « filiale commerciale », comme elle l’a indiqué dans un communiqué jeudi, mais cela ne suffira peut-être pas à résoudre le problème. Chaque chose en son temps. Cela n’empêche pas la Ligue, en tout cas, de lancer la réflexion.

« Est-ce que l’actionnariat de cette entité ce sera  la Ligue en tant qu’EURL (en actionnaire unique), la Ligue + les clubs, la Ligue + les clubs + la Fédération + d’autres investisseurs extérieurs ? Cela peut prendre plein de formes, expose Me Breillat. Pour l’instant, la Ligue en est à la première étape, c’est-à-dire mettre le tout en forme juridiquement, et instaurer des garde-fous pour ne pas que cette évolution commerciale soit le germe de dérives potentielles. »

C’est sûr, l’actualité récente autour de Mediapro n’est pas une très bonne pub pour l’ouverture à un acteur méconnu du marché français. Et le but ultime d’un fonds d’investissement restera toujours de faire du profit, sans forcément s’inquiéter de la pérennité des choses ou du lien à entretenir avec le football amateur, pour parler d’une des missions octroyées à la LFP.

Au-delà de l’incertitude sur la forme juridique, le plus intéressant dans cette histoire de société commerciale se trouve dans ce qu’elle pourrait apporter au foot français. En gros, « pérenniser cette industrie (…) et la mettre en phase avec son époque », avait dit Labrune dans son interview.

Pourquoi, comment ? Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement ? Eh bien qu’il faut accompagner les nouveaux modes de consommation du sport. « On est à un tournant. C’est la fin de l’âge d’or du câble, les Canal+, Sky ou ESPN, qui ces 30 dernières années diffusaient leurs images de façon "linéaire", explique Arnaud Simon, ancien DG d’Eurosport et aujourd’hui président de la société In&Out, spécialisée dans les nouveaux modes de diffusion. On entre dans l’ère du digital, avec un mode de consommation plus affinitaire, sur des plateformes qui agrègent plusieurs offres. Ces diffuseurs historiques sont en train de changer, d’ailleurs. »

La fin des « caisses enregistreuses »

Un constat qui jette une lumière crue sur l’échec Mediapro, au passage. Comme pressenti par beaucoup, son modèle économique – une chaîne à 25 euros par mois pour ne voir que du foot – ne pouvait pas fonctionner en 2020.

Dans cette transition, les Ligues ont un rôle déterminant à jouer. « Elles ne peuvent plus se contenter d’être des caisses enregistreuses, de vendre leur produit à un diffuseur en lui disant "fais le grandir" et attendre que les bénéfices tombent derrière, estime Arnaud Simon. Elles sont obligées, là, de mettre les mains dans le moteur pour créer de la valeur à partir de leur produit. Les détenteurs de droit vont devoir se comporter davantage en entreprises, qui vont développer un business, s’y impliquer beaucoup plus concrètement. Ils ne peuvent plus déléguer cette partie. »

Cet engagement peut se faire sur différents modèles. Au Japon, par exemple, la Ligue de football a accepté de renégocier un accord sur une plus longue durée avec DAZN (un service de streaming sportif par abonnement, créé en 2015 en Angleterre, vu comme un « Netflix du sport » et qui va s’implanter en France prochainement) pour la période 2017-2027, pour un montant annuel inférieur à ce qu’elle envisageait mais en échange d’un intérêt sur les revenus générés par la hausse des abonnements à la plateforme.

Pour parler d’un autre sport, aux Etats-Unis, le PGA Tour a vendu ses droits pour la période 2019-2030 à Discovery. Les deux entités se sont ensuite associées pour créer une entreprise commune afin de diffuser les tournois de golf sur une plateforme OTT mondiale. Ils partagent ainsi les risques et les bénéfices.

Loin derrière les autres sur les droits internationaux

Plus récemment, la Bundesliga a annoncé qu’elle allait créer une société commerciale dans laquelle elle allait faire entrer des fonds d’investissement à hauteur d’environ 30 % pour gérer ses droits internationaux. La Ligue allemande a aussi pour projet de créer avec Charlton (un groupe audiovisuel israélien) une plateforme digitale de diffusion de ses contenus dans la région du Moyen-Orient.

Ce serait là un moyen de faire gonfler les revenus de ses droits internationaux. La Bundesliga est à la traîne dans ce domaine. Selon une étude du cabinet KPMG, elle reçoit actuellement 240 millions d’euros par an, contre 371 pour la Série A italienne, 897 pour la Liga espagnole et 1,58 milliard pour la Premier League anglaise. La Ligue 1 dans tout ça ? On a presque honte de l’écrire. Elle se situe loin, très loin derrière avec 80 millions annuels seulement.

Ce qui fait dire à Arnaud Simon que le projet de la Bundesliga « est intéressant car proche de ce qu’on pourrait imaginer pour la Ligue 1, en tout cas pour l’idée de faire entrer un fonds pour les droits internationaux ». Le point le plus important selon lui :

La Bundesliga est maître de son destin. Elle a une vision stratégique, une feuille de route, et elle crée une société commerciale pour la mettre en œuvre. Elle est consciente qu’elle doit la créer car elle a besoin de capitaux, de compétences et de vision internationale. »

On touche là à un élément essentiel, auquel la LFP devra accorder toute son attention si elle va au bout de sa démarche. Fragilisée économiquement par le fiasco Mediapro, la Ligue devra éviter de foncer tête baissée vers le premier investisseur qui proposerait un peu d’argent frais. L’entrée de fonds ne doit pas être une question de survie, mais de financement d’un plan de bataille.

« La société commerciale et l’ouverture à des fonds ont un côté inéluctable, à condition de rester lucide et maître de son destin stratégique, prévient l’ancien patron d’Eurosport. Il y a des garde-fous, mais on a vu ces derniers temps que ça n’était pas toujours une garantie. Créer une société commerciale n’est pas une solution en soi. C’est un outil pour se transformer. »

« Pourquoi pas, mais pour quels objectifs, pour quelle Ligue, demain ? »

Cédric Roussel ne dit pas autre chose. Le député LREM, président du groupe d’études sur l’économie du sport à l’Assemblée nationale, est celui qui a mené les auditions pour comprendre comment la LFP en était arrivée là avec Mediapro. La question de la société commerciale ne l’emballe guère, surtout dans le contexte actuel.

« Cette crise montre qu’il faut une réflexion globale sur la gouvernance de la Ligue et le modèle économique des clubs français. Et tout ça ne sera pas réglé par la création d’une société commerciale, pose-t-il. Alors pourquoi pas, mais pour quels objectifs, pour quelle Ligue, demain ? Moi, j’attends un projet global de la part de la LFP. »

Tout un modèle à repenser

C’est tout le sens des débats actuels qui agitent le foot français, qui comprennent aussi le retour d’une Ligue 1 à 18 clubs et la lutte contre le piratage, qui a atteint des sommets en 2019. La crise déclenchée par le Covid-19 et Mediapro, qui va fortement impacter tout l’écosystème, « doit être l’occasion d’une prise de conscience pour le foot français », rappelait Jean-Michel Aulas, ardent défenseur du changement, dans une interview aux Echos début décembre.

Dans les cordes, le foot français a tout un modèle à repenser. La conciliation entre la LFP et Mediapro, qui débouchera forcément sur des droits TV revus à la baisse, devrait arriver à son terme dans les prochains jours. Enfin. Il sera plus que temps, ensuite, de regarder devant. « Pour mener des réflexions sur le long terme, encore faut-il être serein sur le court terme. Là, c’est une question de survie », note Cédric Roussel.