« Il y a une vraie omerta sur le sujet »… Le football est-il encore gangrené par les problèmes de racisme ?

FOOTBALL Les déclarations de Noël Le Graët au sujet du racisme dans le football ont relancé le débat sur son ampleur dans le monde du ballon rond

Aymeric Le Gall

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La Fifa a lancé de nombreuses campagnes de communication pour dire non au racisme dans le foot.
La Fifa a lancé de nombreuses campagnes de communication pour dire non au racisme dans le foot. — EVARISTO SA / AFP
  • L’affaire Alvaro Gonzalez-Neymar a remis en lumière les questions du racisme dans le football.
  • Interrogé à ce sujet, Noël Le Graët a expliqué que, selon lui, « le phénomène raciste dans le football n’existe pas ou peu ».
  • Une sortie médiatique qui a indigné de nombreuses personnalités du monde du foot et qui nous pousse aujourd’hui à mettre ce sujet en lumière.

Un président de Fédération devrait-il dire cela ? Invité ce mardi sur le plateau de BFM Business à s’exprimer après les supposées insultes racistes proférées par le Marseillais Alvaro Gonzalez à l’encontre de Neymar lors du Classique PSG-OM de dimanche, Noël Le Graët a expliqué que « sur un match il peut y avoir des écarts, mais sinon on est à moins de 1 % de difficulté aujourd’hui ». « Quand un black marque un but, pardonnez-moi, tout le stade est debout. Le phénomène raciste dans le sport, et dans le football en particulier, n’existe pas ou peu », a-t-il conclu, provoquant-là un raz de marée d’indignation sur les réseaux sociaux, de la part de simples internautes ou – fait plus rare – de personnalités de premier plan du monde du foot.

« Ça devient gênant », a ainsi tweeté l’ancien international Olivier Dacourt, auteur d’un documentaire choc pour Canal + sur la question du racisme dans le foot intitulé Je ne suis pas un singe. Contacté par 20 Minutes, celui-ci a accepté de préciser sa pensée. « Quand il y a un tel déni, c’est difficile de savoir quoi répondre. C’est hallucinant… Je n’ai pas de mots en fait. J’ai fait un documentaire dessus, pour le coup j’ai montré qu’il y avait encore du racisme dans le football, soutient-il. Quand il dit qu’il n’y a que 1 % de faits racistes dans le foot, bon… On ne peut donc pas laisser dire ça. Qu’est-ce que racontent alors tous les joueurs qui ont témoigné dans le docu ? [Eto’o, Balotelli, Vieira, Umtiti, Bell] Ça veut dire qu’ils fabulent, c’est ça ? Faut être sérieux à un moment donné… ».

Déjà outré par ces propos sur le plateau de L’Equipe du Soir, Olivier Rouyer en a lui aussi remis une couche. « Quand il dit "quand un black marque un but" à la limite pour moi c’est déjà presque un propos raciste. C’est une démonstration extrêmement maladroite, s’agace l’ancien joueur de l’ASNL. Il ne semble pas conscient des problèmes de notre société. Il m’avait déjà énervé quand il parlait d’homophobie et là il dit exactement la même chose en minimisant le sujet, c’est insupportable. Aller dire que dans le football y a peu ou pas de racisme, c’est dingue ! »

Un phénomène difficilement quantifiable

Toutes les personnes contactées pour cet article ont tiqué sur les fameux « 1 % » auxquels fait allusion Noël Le Graët au moment de quantifier les faits racistes dans les stades. Un chiffre sur lequel s’est d’ailleurs arrêté Augustin Senghor, le président de la fédération sénégalaise de football dans une lettre ouverte à Noël Le Graët ce jeudi : « Le racisme est une réalité à 100 % dans le sport mondial en général et dans le football en particulier car l’inacceptable ne peut être inscrit sur une échelle de proportionnalité et de pourcentage. Le racisme est inacceptable dans son entièreté, il n’existe ni à 1 % ni 30 % et il n’y a pas de demi-racisme. »

Bien que ne disposant pas de véritables études chiffrées sur la question à l’échelle de la France ou de l’Europe, de simples recherches sur Internet nous permettent de voir qu’aucun grand championnat européen n’est épargné par le sujet. En France, Balotelli s’est plaint à deux reprises (lors de matchs à Dijon et à Bastia) d’avoir entendu des cris de singes à chaque fois qu’il touchait le ballon. En Espagne, Luis Suarez (qui à l’époque de Liverpool avait été sanctionné après avoir traité le Mancunien Patrice Evra de « négro ») a reçu une banane lancée depuis les tribunes tandis qu’en Angleterre, la saison passée a été marquée par de très nombreux incidents du même style.

Le 31 janvier dernier, le ministère de l’Intérieur britannique publiait à ce sujet des chiffres éloquents : selon lui, les incidents racistes ont augmenté de plus de 50 % au cours de la saison 2018-2019. Dans un rapport daté de 2015, l’Unesco expliquait que « l’existence du racisme et de la discrimination dans le football » n’avait « rien de secret ». « Bien que de nombreuses actions aient déjà été mises en œuvre pour lutter contre ce phénomène, les observateurs et les experts estiment qu’il reste encore de trop nombreux problèmes et que les mesures prises pour y remédier n’ont pas été assez efficaces », concluait ce rapport.

Le football amateur n’est pas épargné

« Je ne pense pas que Noël Le Graët soit raciste, reprend Olivier Dacourt. Il n’est pas là le problème, c’est le message qu’il renvoie qui n’est pas bon. Parce qu’on sait tous que ça existe et si on le nie, quel message on envoie au monde amateur ? Tous ceux qui vont jouer en campagne et qui vont aller se faire insulter sur des terrains où il n’y a pas de caméras, ben pas de problème puisque le président a dit qu’il n’y en avait pas. Il normalise la bêtise humaine. Derrière, ça peut prendre des proportions dingues au niveau amateur. »

Victime d’insultes racistes lors d’un déplacement à Metz avec Valenciennes en 2008, l’ancien international marocain Abdeslam Ouaddou, aujourd’hui reconverti entraîneur, sait de quoi il parle. « J’ai eu l’occasion de remettre les mains dans le cambouis au niveau amateur en entraînant des équipes de jeunes à Nancy et je peux vous dire que c’est une catastrophe ce qu’on entend le week-end », s’inquiète l’ancien Rennais. « Faudrait qu’il y aille tous les dimanches sur les terrains, il comprendra ce qu’il s’y passe, plutôt que d’avoir le cul vissé dans la tribune présidentielle », s’emporte Olivier Rouyer.

« La plupart du temps on met tout cela sous le tapis »

Pour Abdeslam Ouaddou, le problème se situe aussi au niveau des instances : « Je me suis rendu compte que quand un problème de cette nature arrive, les Ligues régionales essayent de mettre ça sous le tapis pour minimiser le phénomène. Quand vous allez dans les commissions de discipline, c’est pas bien joli ce qu’il s’y passe parfois. En fait, c’est à tous les étages qu’on a du mal à se rendre à l’évidence… ». Ce qui n’est pas sans conséquences.

Olivier Rouyer : « Quand même la personne la plus importante du football français nie les problèmes, fatalement ça redescend les étages et ça bloque toute tentative de faire changer les choses. Je les plains les dirigeants, les pauvres, après de telles déclarations. Parce que quand ils doivent faire face à ces problématiques, à ces conflits, ils sont souvent démunis, pas outillés, pas armés pour lutter vu que tout en haut on dit "circulez y a rien à voir". »

A l’origine d’une étude « sur les dérives dans le sport amateur et professionnel » datant de 2018, la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) estime cependant qu’il est « difficile de s’appuyer sur ces études puisqu’elles étaient faites sous forme de questionnaire anonyme et répondait qui voulait. » « Or, dans ces cas-là, les clubs ayant ce type de problème ne veulent pas trop le faire savoir, reconnaît son délégué général Stéphane Nivet. Mais on le sait, il y a des incidents racistes dans le football amateur. Sauf que la plupart du temps on met tout cela sous le tapis, il y a une vraie omerta sur le sujet. Pourtant ce n’est pas en niant un problème qu’on arrivera à le résoudre… ».

Des initiatives, oui, mais est-ce suffisant ?

Victime lui aussi d’actes racistes à une époque où, dans le championnat de France on se permettait encore de jeter des bananes sur les joueurs de couleur, l’ancien gardien de but camerounais Joseph-Antoine Bell admet cependant de « timides avancées ». « On en parle, on le reconnaît, sauf Le Graët, et on a pris des mesures. Elles ne sont pas radicales mais elles ont le mérite d’exister : les arbitres peuvent décider d’arrêter un match en cas d’incident [une initiative par ailleurs encouragée par Le Graët], les instances en ont pris conscience et elles essayent d’agir. A mon époque j’étais seul contre tous. » Dans le cas des cris de singes dont fut victime Mario Balotelli sous le maillot de l’OGC Nice à Furiani en 2017, la LFP avait par exemple infligé au club corse le retrait d’un point avec sursis et la fermeture d’une des tribunes de son stade pour trois matchs.

« C’est vrai qu’il faut aussi saluer la Fédération française de football car ils mettent des choses en place, des plans d’action, des ateliers, des campagnes de communication auprès des ligues et des clubs. Ça, bravo, salue Abdeslam Ouaddou. Par contre, si on mène ce genre de plans d’action, c’est bien que le problème existe. C’est totalement en contradiction avec ce que dit le président de la Fédé. » Contactée par 20 Minutes, la FFF n’a pas donné suite à nos demandes.

Avant de raccrocher, le coach des jeunes nancéiens a également tenu à dire au sujet du président de la 3F qu’il le « respecte énormément pour tout ce qu’il a fait vis-à-vis de la fédération et de la sélection » : « Il a redonné une belle image à l’équipe de France. C’est pour ça que j’espère que c’est de la maladresse de sa part et pas autre chose ». Même souhait formulé par Auguste Senghor dans sa lettre ouverte au boss de la FFF : « Je vous réitère mon grand respect et mon immense considération, Cher Président Le Graët, mais de grâce ne dites plus que le racisme n’existe pas ou peu dans vos stades ! Ce n’est pas exact et je sais que vous le savez. »