Coupe du monde 2018: Le Thierry Henry entraîneur est-il un Zidane en puissance (et va-on en profiter un jour)?

FOOTBALL Le meilleur buteur de l'histoire des Bleus apprend le métier en tant qu'adjoint de la Belgique, puisque la France ne lui a pas fait signe quand il s'est lancé...

Julien Laloye

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Thierry Henry, le 8 juillet 2018 avec la Belgique.
Thierry Henry, le 8 juillet 2018 avec la Belgique. — FRANCK FIFE / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Les journalistes français amusés à l’entraînement de la Belgique, dans le petit stade champêtre de Grushevko, dimanche en fin d’après-midi. Pourquoi personne n’a dit à Thierry Henry d’enfiler un short par-dessus son caleçon pour participer à l’animation de la séance du jour ? Une première réflexion qui nous vient : Titi est encore drôlement tanké pour un retraité. Ça ne tiendrait qu’à nous, on le mettrait encore couloir gauche à la place de Blaisou. Deuxième réflexion : c’est dommage qu’il n’approche pas plus près pour nous parler deux minutes, comme un autre adjoint de l’équipe belge, l’Anglais Graeme Jones, qui vient tailler le bout de gras avec un confrère britannique. Las, le meilleur buteur de l’histoire des Bleus s’éloigne le plus loin possible des micros.

Thierry Henry n'avait rien à se mettre.
Thierry Henry n'avait rien à se mettre. - FRANCK FIFE / AFP

Recruté pour sa science de la gagne

Consigne de Roberto Martinez. Soucieux des prérogatives de chacun et conscient de la réputation illustre de son adjoint, le sélectionneur espagnol de la Belgique a fixé les règles du jeu en amont. En revanche, Martinez ne voit aucun problème à encenser son coach des attaquants à chaque fois qu’on lui, demande, c’est-à-dire souvent. « Thierry nous a apporté un élément important, l’expérience. Il fait partie d’une équipe qui a gagné la Coupe du monde, et il a aussi remporté la Ligue des champions. Il sait ce que ressentent les joueurs à ce moment-là. La pression pour remporter les grands matchs, il connaît. Et son travail avec Lukaku doit être particulièrement salué ».

L’empirique et le concret. L’empirique : Martinez a choisi Henry pour sa science de la gagne à des hauteurs encore inconnues aux Diables, longtemps incapables de concrétiser leur potentiel en sélection. « Cette génération a grandi avec la victoire de la France en 98, détaille François Laurent, notre confrère du journal Le Soir. Henry leur parle beaucoup de ça, de son expérience personnelle et de comment arriver au titre suprême ». Le concret : également impliqué dans le travail des coups de pied arrêté, Titi abat un boulot monstre avec les attaquants belges, et notamment Lukaku, qui s’est transformé en machine de guerre depuis qu’il suit les conseils de son nouveau mentor.

La crédibilité par le travail. Henry ne roule pas des mécaniques et s’insère en toute discrétion dans le dispositif belge, où sa connaissance limite maladive du ballon ne cesse d’impressionner. Lukaku, dans un texte publié récemment sur The player’s Tribune.

« Thierry est peut-être le seul mec au monde à regarder plus de football que moi. Nous débattons de tout. On s’assied et on parle de la deuxième division allemande. Je lui demande s’il a vu la composition du Fortuna Düsseldorf. "Ne sois pas idiot, bien sûr que je l’ai vue", me répond-il. Pour moi, c’est la chose la plus cool au monde ».

La question qui nous brûle l’œsophage, à ce stade de la démonstration. Comment a-t-on pu laisser un mec qui signifie tant pour le foot français offrir gratuitement ses services à la concurrence [il reverse son salaire à une association caritative] sans se bouger le derrière ? On croit rêver quand on entend Noël Le Graët nous expliquer que c’est la vie.

« Il a l’air heureux avec la Belgique. Je n’ai pas de problèmes avec lui mais nous nous sommes perdus de vue. Je n’ai pas eu de conversation avec lui depuis longtemps. Est-ce que j’aurais pu lui proposer un poste ? Didier et son staff sont là depuis longtemps, il n’y avait pas vraiment de possibilités. Il a choisi peut-être la bonne solution, être adjoint, comme l’a fait Zidane (avant de prendre en main le Real Madrid) il y a quelques années. Il a sûrement une carrière d’entraîneur devant lui ».

Donc on fait comme si c’était un détail de l’histoire ? Un champion du monde, pas n’importe lequel, va peut-être contribuer à éliminer la France tout à fait directement, et personne ne se dit qu’il y a un problème ? Même Olivier Giroud a du mal à joindre les deux bouts : « Ce n’est que du bonus pour lui de côtoyer une équipe comme la Belgique, qui est très talentueuse. Il apprend beaucoup au quotidien je suis sûr, et il donne de précieux conseils aux Belges. J’aurai préféré qu’il soit avec nous, et qu’il donne des conseils à moi et aux autres attaquants. Mais il ne faut pas être jaloux. Après, ça fait bizarre de le voir de l’autre coté ».

Saint-Etienne a tenté sa chance l’an passé

Le parallèle avec Zidane. Comme son ancien équipier, Henry est lié à vie avec un club étranger. Il finira à Arsenal, c’est écrit. Mais comme Zidane, il lui faut bien commencer quelque part, et un club français (Bordeaux) avait au moins tenté le coup pour celui qui allait triompher sur le banc madrilène. Rien pour « Titi » quand il s’est mis sur le marché en 2016, au moment de passer ses diplômes d’entraîneur en formation accélérée au pays de Galles. Un seul club de Ligue 1 a tenté une approche de loin. L’AS Saint-Etienne. Bernard Caiazzo nous confirme : « On s’est renseigné pour savoir si c’était possible à l’été 2017, mais on a compris assez vite que c’était inenvisageable. Et c’est normal. Il aurait fallu être fou pour quitter la Belgique à un an de la Coupe du monde. L’expérience qu’il est en train de vivre est fabuleuse ».

Problème de timing, seulement, ou de perception ? Comme si personne en France ne voulait donner sa chance au garçon. Caiazzo, offensif :

« On a de la chance d’avoir une génération de champions du monde qui vont faire de grands entraîneurs, ce serait un crime de pas s’en servir. Vous verrez que Vieira à Nice, il va réussir. Henry pareil. C’est quelqu’un de très intelligent, qui apprend son métier en toute humilité. Je suis certain qu’il sera un très grand entraîneur. Tenez, je vous parie qu’il sera à coup sûr sélectionneur des Bleus. Ce sera peut-être dans dix ans mais ça arrivera ».

Il vient d’avoir ses diplômes

Henry, un grand entraîneur en devenir, c’est aussi l’avis de Pep Guardiola, un peu plus tôt cette saison : « Il va devenir entraîneur. Je veux le voir ! Bien sûr qu’il doit le faire, c’est en lui ! ». Pour l’instant, c’est un destin contrarié. Henry, qui avait brièvement entraîné les moins de 18 ans à Arsenal, n’a même pas été contacté par le board des Gunners pour entrer dans le jeu de la succession de Wenger. William Gallas, pour ne citer que lui, n’a pas compris : « Lui et Vieira ont fait de grandes choses pour ce club, ils ont gagné tellement de titres. Je ne comprends pas qu’on ne leur ait pas offert le job ». Son rôle de consultant sniper sur la Premier League au micro de Sky Sports doit y être pour quelque chose, et il faudra sûrement qu’Henry renonce à ses 5 millions de livres annuels pour dissiper les malentendus. En Angleterre comme en France.

« Il faut voir ce qu’il recherche, s’interroge Caiazzo. Un club avec de gros moyens financiers ou pas ? Parce que dans ce cas, en Ligue 1, il n’y a pas grand monde. Le top 1 ou le top 2 français, c’est tout ». Peut-être que le président du conseil de surveillance des Verts est un peu pessimiste. Après tout, Henry accepte de disposer les plots de l’équipe nationale belge sans rechigner. Une note pour les intéressés, au cas où : l’adjoint de Roberto Martinez vient de terminer son cursus pour obtenir sa licence Pro. Il est désormais parfaitement armé pour être le coach numéro 1 partout. On dit ça, on dit rien.