Pierre Ballester: «Le cancer du sport, c'est Armstrong»

DOPAGE L'enquêteur attend beaucoup de la procédure antidopage lancée par l'agence américaine...

Propos recueillis par R.S.
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L'ancien coureur cycliste Lance Armstrong, lors d'un contre-la-montre, à Bordeaux, le 14 juillet 2010.
L'ancien coureur cycliste Lance Armstrong, lors d'un contre-la-montre, à Bordeaux, le 14 juillet 2010. — REUTERS

Auteur d’une enquête en deux volets sur le coureur américain (L.A. Confidentiel et L.A. Officiel), Pierre Ballester réagit à l’annonce de l’Usada. L’agence américaine antidopage a engagé une procédure contre l'ancien cycliste américain, qu'elle accuse de dopage entre 1996 et 2011…

Le timing de cette annonce, à un peu plus de deux semaines du départ du Tour, vous surprend-il?

Est-ce qu’il y a une concomitance? C’est possible. Alberto Contador a été destitué de son titre, on a remis le maillot jaune à Andy Schleck il n’y a pas longtemps. A ma connaissance, c’est la première fois que la justice sportive frappait un grand coup en ne s’appuyant pas sur un contrôle positif. Y a-t-il une jurisprudence, une évolution des mentalités? C’est dans l’ordre des choses. Et oui, on est à 15 jours du Tour. Mais le Tour a fabriqué des aliens et à un moment donné, il faut qu’ils répondent à une justice.

Pierre Bordry, l’ancien patron de l’agence française, parle des liens entre Sarkozy et Armstrong qui auraient retardé la procédure…

Nicolas Sarkozy n’a jamais caché sa sympathie pour Lance Armstrong. Il l’a rencontré à plusieurs reprises, lui a présenté Carla. Ça crée un environnement. Si un dossier est sur la pile, il peut patienter. Mais de là à remettre en cause l’indépendance de la justice, je n’irais pas jusque-là.

Armstrong nie encore une fois les accusations…

Il ne peut pas faire autrement. S’il fait son coming-out, c’est son monde qui s’écroule. Son monde, c’est quoi? C’est la notoriété. Il faut occuper le terrain, exister médiatiquement via sa fondation contre le cancer. Donc s’il avoue, il se discrédite, et il discrédite sa fondation. Et là, qu’en est-il des bailleurs de fonds, des financiers? Des donations de particuliers? Il ne peut pas dire la vérité.

Est-ce une revanche pour vous qui avez beaucoup enquêté sur le cas Armstrong?

Non. Mais au même titre que des gens qui disent au sortir d’un tribunal: «Il y a une justice.» Et bien ici, il y a peut-être une justice aussi. Il y aura toujours un bémol, parce qu’il a commis ses forfaits, il a eu une notoriété, gagné beaucoup d’argent, en dévoyant une œuvre caritative au bénéfice de la lutte contre le cancer. Au-delà du fait qu’il se dope, il a pris en otage toute la communauté des cancéreux. En fait, c’est lui le cancer du sport.

Pourquoi est-il lâché par ses anciens coéquipiers? Hincapie est le dernier coureur à avoir parlé.

Oh, «lâché»… Vous n’avez jamais subi les foudres d’un jury fédéral aux Etats-Unis. Les mecs sont malmenés. Ils ont été contraints de dire la vérité sous serment. Les uns après les autres. Ils ont crevé leur propre abcès et la vérité remonte comme une bulle d’air à la surface. La réalité des choses, c’est que le dopage a gagné le cyclisme. Les trous du gruyère, tous les affres qui attaquent le sport, sont devenus plus gros que le gruyère lui-même. Il fallait absolument reprendre les rênes. C’est la première fois que la justice sportive va se frotter à Lance Armstrong. Ce n’est pas un énième rebondissement d’une affaire Armstrong. C’est le début d’un aboutissement. C’est une imposture qui est levée.

Peut-il s’en sortir cette fois-ci?

Il a beaucoup d’argent encore. Il a acheté tellement de soutiens, le silence de témoins, utilisé l’intimidation sur ses détracteurs qu’il est capable de tout. La sanction immédiate, c’est qu’il sera suspendu de ses compétitions de triathlon. Mais c’est l’écume. Si on suit la juridiction sportive, la prescription n’autorise pas à sanctionner un athlète au-delà de huit ans. Donc de 1999 à 2004, il aurait légitimement gagné le Tour et de 2004 à 2005, non. Ça ne tient pas la route. Quelle stratégie va être mise en place par l’Usada, qui a informé l’AMA (Agence mondiale antidopage) et l’UCI (Union cycliste internationale) et ASO? Immanquablement, ça va déborder sur le Tour de France parce qu’il n’y a pas qu’Armstrong. Il y a d’autres protagonistes concernés comme Johan Bruyneel, son mentor et manager d’une grosse équipe sur le Tour [RadioShack, NDLR].