« Conneries » ou menace pour les JO... Que sont les « Enhanced Games », ces jeux mystérieux sans contrôle antidopage ?
Tout est permis•Au-delà de la prise de produits, ces « Jeux améliorés » promettent plus d’argent aux athlètesNicolas Stival
L'essentiel
- Les premiers « Enhanced Games », sans contrôle antidopage, pourraient voir le jour en 2025.
- Imaginés par un homme d’affaires australien et financés par des milliardaires, ces Jeux se veulent l’antithèse des JO, auxquels ils reprochent leur hypocrisie.
- Cette initiative, qui promet plus d’argent aux athlètes et promeut un nouveau langage qui se veut « inclusif », soulève forcément de nombreuses questions d’éthique et de santé publique.
Le projet a été lancé en juin 2023 par l’homme d’affaires australien Aron D’Souza. Mais les « Enhanced Games », littéralement des « Jeux améliorés » sans contrôle antidopage, sont réellement sortis de l’ombre début février, par le biais d’une autre personnalité de l’île-continent, James Magnussen. Double champion du monde et vice-champion olympique du 100 m nage libre, le retraité des bassins depuis 2019 s’est dit prêt à replonger pour des motifs financiers totalement assumés.
« Une prime d’un million d’euros lui sera versée s’il bat le record du monde, précise à 20 Minutes Christina Smith, membre de la commission des athlètes de ces Jeux d’un genre nouveau. Il nous a dit qu’il serait prêt dans six mois. » L’ancienne championne de bobsleigh canadienne, présente aux Jeux d’hiver de Salt Lake City en 2002, précise que Magnussen se prépare « de manière indépendante » et non pas dans le cadre des premières compétitions qui sont censées voir le jour les deux prochaines années.
« Nous voulons organiser les premiers "Jeux améliorés" en 2025, et les premiers "Jeux améliorés" complets en 2026, poursuit-elle. Nous sommes en cours de négociations avec une région d’un pays, mais je ne peux pas donner plus de renseignements pour l’instant. »
Ces événements ne concerneront que des disciplines individuelles et aucune hivernale. Pas de foot, de volley ou de ski donc, mais cinq types de sports :
- athlétisme (courses, sauts, lancers)
- natation
- force (haltérophilie)
- gymnastique
- combat (arts martiaux mixtes, lutte…)
« 900 athlètes amateurs et beaucoup d’olympiens actuels et anciens sont déjà intéressés, reprend Christina Smith. Nous célébrons l’ouverture d’esprit et la curiosité des athlètes sans rendre cela illégal. On veut explorer ce que l’espèce humaine peut faire. Nous valorisons des méthodes sûres et voulons protéger les athlètes, plutôt qu’ils aillent chercher sur Google et utilisent des produits dans leur coin. »
Opéra vs concert de rock
L’organisation des « Enhanced Games » insiste ainsi sur l’importance de son encadrement médical pour épauler des sportifs qui seraient déjà, selon l’organisation, près de la moitié (44 % exactement) à utiliser des produits visant à « améliorer leurs performances ». Le CIO (Comité international olympique) est clairement dans le viseur, accusé d’hypocrisie et de ne pas reverser assez d’argent aux athlètes.
« Les Jeux olympiques sont comme l’opéra alors que les "Jeux améliorés" sont plutôt comme des concerts de rock, tente Christina Smith. C’est audacieux, c’est l’avenir. » « Les athlètes veulent vivre aussi bien que les pilotes de F1, les joueurs de tennis ou les golfeurs professionnels », ajoute-t-elle.
L’ancien cycliste Christophe Bassons, qui a payé cher son combat contre l’omerta dans le peloton à la fin des années 1990, reconnaît l’habileté de la rhétorique.
« « Ce sont déjà des athlètes améliorés qui participent aux compétitions, observe celui qui est désormais, à 49 ans, chargé de la lutte antidopage auprès du ministère des Sports. En réalité, ceux qui ne sont pas dopés sont très assistés médicalement, aidés par la science, et pour autant on dit qu’ils sont parfaits. Pour moi, un athlète propre, c’est celui qui refuse tout ça. Avoir accès à la médecine quand on est malade, je l’entends. Si c’est parce qu’on est fatigué ou pour aller plus vite, c’est une autre paire de manches. Mais bon, de là à être dans la provocation comme le sont les "Jeux améliorés"… Je pense que c’est voulu, c’est pour le buzz. » »
Les « Enhanced Games » avancent le soutien d’investisseurs en capital-risque milliardaires (dont Peter Thiel, cofondateur de PayPal), pour financer un projet pour l’heure au stade embryonnaire. Mais au-delà de cette tolérance aux produits dopants qui fait tant jaser, la philosophie de ces « anti-JO » va bien plus loin. Elle se veut résolument scientiste, comme l’indique Christina Smith en affirmant qu’il s’agit de « voir comment l’espèce humaine peut être plus rapide et aller plus haut quand la science est concernée ».
Et elle propose une révolution du vocabulaire, en proposant un « langage inclusif » qui assimile le terme « dopage » à une insulte à bannir, pour cause de connotations colonialistes et racistes. Le mot vient en effet du néerlandais « dop », lequel désignait au début du XXe une boisson alcoolisée tirée de la peau de raisin consommée par les Zoulous en Afrique du Sud, pour augmenter leur vigueur au combat.
Prière aussi de ne pas parler d’« utilisateur de stéroïdes » mais d’« athlète amélioré », et de remplacer la notion d’« athlète propre » par celle d’« athlète naturel ». C’est d’ailleurs ainsi que se définit Christina Smith.
Lance Armstrong, « pionnier » plutôt que paria
« J’ai rejoint les "Enhanced Games" car j’étais une athlète naturelle qui croyait en la science, ainsi qu’une grande adepte des médecines naturelles, explique l’ancienne bobeuse. Avant les Jeux 2002, j’ai contacté le centre canadien multisport pour partager mes découvertes, afin de pouvoir aider tous les athlètes de l’équipe nationale. J’ai été critiquée comme si je suggérais de prendre des substances illégales, alors qu’il ne s’agissait que de vitamines en intraveineuse. »
Désormais, au sein de l’organisation qu’elle représente, la notion de substance illégale n’a plus court, puisque le mot de « tricherie » doit être remplacé par celui, déjà très éloquent en anglais, de « demonstration of science ». L’ancien sprinteur Tim Montgomery ou l’ex-cycliste Lance Armstrong ne sont donc plus des parias mais des « pionniers ».
« Sur l’équité sportive, ils ont raison, juge Christophe Bassons. Tout le monde est à armes égales, il n’y a plus de problème de tricherie. Mais en matière de santé publique, c’est un vrai problème. »
Des conséquences potentiellement funestes
« Ils n’auront aucun mal à recruter des athlètes, notamment dans le bodybuilding », poursuit celui qui a subi à l’époque les foudres d’Armstrong pour sa croisade contre l’EPO, avant de mettre en garde contre le danger d’aller explorer ainsi les limites du corps humain :
« Aujourd’hui, on a également de gros problèmes dans le crossfit et les sports de combat, comme le MMA, partout où il y a intérêt à prendre des hormones de croissance ou des stéroïdes. Mais si on va vers des Jeux qui permettent tout, quelles vont être les conséquences ? Si en boxe, par exemple, on met face à face deux athlètes dopés, ils auront beaucoup plus de force, vont aller au bout de la douleur avec des impacts plus forts et la possibilité d’avoir des décès. »
« Des conneries » pour Sebastian Coe
« Chacun est libre de prendre les risques qu’il veut prendre, mais attention ! », avertit encore Bassons. Justement, les « Enhanced Games » sont entièrement fondés sur le principe du « Mon corps, mon choix ». Libre à chacun de carburer à ce qu’il veut, s’il le souhaite. C’est d’ailleurs le sens des derniers mots de Christina Smith, au moment de prendre congé. « Il y a l’excitation de voir ce que le corps des hommes peut faire. Nous recherchons des athlètes naturels et améliorés, convaincus de pouvoir battre des records du monde. »
Du côté du monde du sport « conventionnel », on manie l’ironie mais aussi le bâton à l’évocation cet hypothétique concurrent. Comme Sebastian Coe, ce jeudi depuis Glasgow, avant les Mondiaux d’athlétisme en salle. « Ce sont des conneries », a cinglé le président de World Athletics et membre du CIO. Le seul message, c’est que si quiconque est assez stupide pour vouloir y participer, il sera banni et il sera banni pour un bon bout de temps de notre sport. »



















