Ultra-trail du Mont-Blanc : Comment Kilian Jornet a « révolutionné » l’ultra en 2008, à 20 ans et avec son sac banane

MONTAGNE Favori de cette édition 2022 de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (171 km, 10.000 m de D +), qui commence ce vendredi (18 heures), l’athlète catalan avait été perçu comme un ovni lors de son premier sacre à Chamonix

Jérémy Laugier
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L'Espagnol Kilian Jornet a écrit une partie de sa légende en remportant son premier UTMB à 20 ans, en août 2008.
L'Espagnol Kilian Jornet a écrit une partie de sa légende en remportant son premier UTMB à 20 ans, en août 2008. — FAYOLLE/SIPA
  • A 34 ans, Kilian Jornet effectue son grand retour, ce vendredi (18 heures), sur l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (171 km, 10.000 m de dénivelé positif).
  • La star de la discipline, qui fait aujourd’hui l’unanimité, avait vu son premier sacre sur l’UTMB 2008 être vivement contesté.
  • « C’était de la science-fiction de voir ce gamin de 20 ans débarquer et révolutionner le trail en démontant tout le monde en moins de 21 heures de course », résume le manager du Team Salomon Jean-Michel Faure-Vincent.

Lorsqu’il a franchi la ligne d’arrivée de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc 2008, avec une heure d’avance sur son premier poursuivant, Kilian Jornet a réalisé « un rêve d’enfant ». Sauf que le jeune Catalan a dû attendre plus d’une demi-journée avant d’être déclaré pour de bon vainqueur de l’UTMB par l’organisation, via un communiqué officiel. La raison ? La planète trail n’était pas du tout prête à être secouée de la sorte par le premier coup d’éclat en ultra d’un phénomène de 20 ans. Si bien que Kilian Jornet, qui tentera ce vendredi (18 heures) de filer vers sa quatrième victoire sur l’UTMB (171 km et 10.000 m de dénivelé positif désormais, contre 166 km en 2008), n’a pas eu droit à l’arrivée triomphale qu’il méritait, le 30 août 2008 à Chamonix (Haute-Savoie).

Juste avant que ce dossard 4048, alors totalement inconnu du grand public, ne se présente avec un drapeau catalan à la main, le speaker de la course a d’ailleurs prévenu les spectateurs que des vérifications devaient être effectuées à son sujet, car des doutes entouraient sa victoire finale. Mais quels doutes exactement ? Dans un premier communiqué intitulé « Préserver l’authenticité de la course et l’équité à tout prix », la direction de l’UTMB rappelait peu après la fin de la course que Kilian Jornet avait bouclé le tour du Mont-Blanc « avec plus d’une heure d’avance sur les prévisions des organisateurs » (en 20h57).

« On avait face à nous un bel athlète qui cassait les codes »

« Pour garantir l’authenticité et l’équité de la course, les résultats officiels vont être reportés à demain, suite à de multiples réclamations. L’organisation se donne le temps d’en vérifier l’exactitude », expliquait sans plus de précisions le texte, hormis en révélant qu’une pénalité de 15 minutes avait sanctionné durant la course le traileur, en raison de la présence d’un « accompagnement extérieur au col des Montets ». Ce flou entretenu par la direction de l’UTMB avait de quoi rendre amer le prodige espagnol, qui ne pouvait pas immédiatement fêter son premier sacre à Chamonix.

« Je pense qu’il n’a pas très bien vécu ce moment, mais nous non plus, se souvient Catherine Poletti, co-fondatrice de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. On avait face à nous un bel athlète qui cassait les codes et on n’avait rien contre lui. Mais pour la crédibilité de l’UTMB, on se devait d’être juste vis-à-vis de tous les autres coureurs. » Car le plus gros événement d’ultra-trail au monde venait d’imposer en 2008 à tous les participants une liste de matériel obligatoire. Et c’est là que Kilian Jornet, rodé malgré son jeune âge à la quête des équipements les plus légers en ski alpinisme, s’est signalé avec une masterclass de minimalisme.

Juste après son arrivée sur l'UTMB 2008, Kilian Jornet a dû convaincre les organisateurs, dont ici Catherine Poletti, que son net succès était légitime.
Juste après son arrivée sur l'UTMB 2008, Kilian Jornet a dû convaincre les organisateurs, dont ici Catherine Poletti, que son net succès était légitime. - Pascal Fayolle-POOL/SIPA

Coupe-vent taille enfant et mini-gants de station-service

« Il a joué avec l’optimisation totale du règlement qui n’était alors pas suffisamment précis, surtout concernant les tailles, confie Catherine Poletti. Et là où les coureurs avaient normalement un sac de 9 litres en raison du matériel obligatoire, il en était loin. » Jugez plutôt la malice du gaillard, que liste la présidente d’UTMB Group.

  • « Sa couverture de survie était un carré de 10 cm sur 10 cm, je ne sais pas ce qu’il aurait pu protéger avec ça ».
  • « Il avait enlevé la fermeture éclair et les coutures de son coupe-vent ».
  • « Il n’avait pas de sac à dos mais un sac banane avec une poche à eau sous son tee-shirt ».
  • « Son coupe-vent était de taille enfant, et il avait pris des mini-gants de station-service et non des gants chauds, comme le règlement évoquait seulement des gants obligatoires », complète son ancien partenaire chez Salomon Thomas Lorblanchet.
  • « Il était indiqué qu’une réserve d’eau était obligatoire, mais ce n’était pas précisé qu’elle devait être remplie. Donc Kilian, qui était habitué à peu boire en ski alpinisme, la vidait et se contentait de boire dans les ravitaillements », poursuit Thomas Lorblanchet.

Ajoutez à cela ses chaussures Salomon Speedcross 1 pas prévues pour de telles distances, qui pèsent 250 g et non 400 g comme les chaussures d’ultra classiques, et vous comprendrez pourquoi le garçon était un ovni en 2008 sur une course aussi extrême, et sujette à une grande prudence côté matériel.

Un règlement clarifié dès l’édition suivante

Sa « quête du moindre gramme » lui a valu d’être arrêté huit fois durant la course par des bénévoles persuadés qu’il n’avait pas son matériel obligatoire. Il a donc perdu environ 40 minutes avec tous ces arrêts. Un lourd handicap auquel il faut donc ajouter les 15 minutes de pénalité. « On a reçu la preuve en photo qu’il avait été accompagné par quelqu’un lui ayant donné à boire hors des zones d’assistance », précise Catherine Poletti. Oui, vous calculez bien, pour sa première participation à l’UTMB, Kilian Jornet aurait donc sans toutes ces mésaventures pu l’emporter avec 2 heures d’avance sur son dauphin Dawa Sherpa, célèbre coureur népalais et premier vainqueur de l’épreuve en 2003.

Lors de son deuxième succès de prestige sur l'UTMB, Kilian Jornet avait dû se plier à un contrôle antidopage «très approfondi».
Lors de son deuxième succès de prestige sur l'UTMB, Kilian Jornet avait dû se plier à un contrôle antidopage «très approfondi». - JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

Avant l’édition 2009, le règlement est évidemment clarifié pour ne plus permettre à Kilian Jornet de courir aussi léger. Le sac à dos devient obligatoire, et le poids du matériel ne doit plus être inférieur à 2 kg. L’athlète catalan sait donc à quoi s’attendre lorsqu’il vise le doublé à 21 ans. Il n’imagine pas par contre subir cette fois « un contrôle antidopage ​pas sympa, au début et à la fin de la course » (dixit Catherine Poletti), piloté par l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) et la gendarmerie.

« Kilian avait été traité de manière rugueuse sur son contrôle »

« D’autres coureurs en ont chaque année de manière aléatoire, et ce déjà à l’époque, mais on a bien senti que dans le cas de Kilian, c’était très approfondi, poursuit la présidente d’UTMB Group. Ils se sont même un peu acharnés sur lui. J’ai souvenir qu’il avait été traité de manière rugueuse, et cette fois, l’organisation n’y pouvait rien. » Trois ans après le retentissant scandale de dopage de l’affaire Puerto dans le cyclisme, le deuxième sacre du traileur espagnol, avec à nouveau une heure d’avance sur son premier poursuivant (Sébastien Chaigneau), soulève des interrogations. Et ce même si, comme en 2008, sa domination sur l’UTMB n’est en rien discréditée par les résultats de ce contrôle antidopage.

Cette romance contrariée entre Kilian Jornet et la course reine de l’ultra vient en partie d’une incompréhension. A savoir cette impression généralisée qu’il débarque de nulle part à la fin des années 2000. Il était pourtant déjà champion du monde junior de skyrunning, double tenant du titre du réputé marathon Zegama-Aizkorri (en moins de 4 heures), et vainqueur en mars 2008 de sa première Pierra Menta (10.000 m de dénivelé positif en ski alpinisme).

« On disait que le trail running était un sport de vieux »

« A cette époque, nous ne suivions pas les élites de ski alpinisme, reconnaît Catherine Poletti. Donc forcément, Kilian nous avait surpris sur l’UTMB 2008. On disait que le trail running était un sport de vieux, avec des pratiquants ayant en moyenne 42 ans, et même un double vainqueur de 58 ans juste avant Kilian, l’Italien Marco Olmo. Il a donné à cette discipline l’impulsion magique de la jeunesse. » Une jeunesse triomphante qu’avait déjà pleinement perçue le Team Salomon, intégré par Kilian Jornet un an plus tôt. L’un de ses membres, le champion du monde de trail 2009 Thomas Lorblanchet raconte ses premiers pas avec le phénomène.

Il n’avait pas encore 20 ans quand je l’ai rencontré mais il avait déjà plus d’expérience en montagne et en milieux hostiles qu’un Marco Olmo. Lors d’un stage international de Salomon en février 2008, on s’est rendu compte de la sacrée différence entre notre pratique du trail et la sienne. On se noyait déjà dans des protocoles établis par nos pairs alors que Kilian était dans un autre prisme : il analysait tout et il ne prenait aucun matériel. On se lançait tous sur une sortie de 40 km avec sac à dos et pipette, sauf Kilian, car il avait repéré qu’il y avait un ruisseau au milieu de notre parcours pour se rafraîchir. »

« Comme si un mec servait à 300 km/h pour son premier Wimbledon »

Le trail running sera à tout jamais chamboulé par l’avènement de celui qu’on surnomme vite « l’ultra-terrestre ». « C’était de la science-fiction de voir ce gamin débarquer et révolutionner le trail en démontant tout le monde en moins de 21 heures de course, résume le manager du Team Salomon Jean-Michel Faure-Vincent. C’est comme si un mec servait à 300 km/h pour son premier Wimbledon. Il y aurait forcément des contrôles sur sa raquette, non ? » L’heure n’est plus aux suspicions concernant les performances de Kilian Jornet, vainqueur une troisième fois (en 2011) à Chamonix, là où la romance n’avait pas démarré du mieux possible. Troisième de cette fameuse édition 2008, Julien Chorier confirme : « Sa relation a tout de suite été compliquée avec l’UTMB. D’ailleurs, j’aurais misé sur le fait qu’il ne revienne plus jamais sur cette course ».

« Je pense que Kilian n'a pas très bien vécu ce moment, mais nous non plus », indique Catherine Poletti, co-fondatrice de l'UTMB.
« Je pense que Kilian n'a pas très bien vécu ce moment, mais nous non plus », indique Catherine Poletti, co-fondatrice de l'UTMB. - Pascal Fayolle-POOL/SIPA

Mais Kilian Jornet a besoin de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc et de ses 10.000 participants sur l’ensemble des courses, surtout cette année où il cherche à faire connaître sa propre marque, NNormal. Et l’inverse est tout aussi vrai. Vu à quel point il est considéré comme le GOAT de l’ultra aujourd’hui, ce souvenir mitigé de 2008 prête à sourire. « Certains ont même cru qu’il avait coupé la route quelque part pour gagner du temps, évoque Thomas Lorblanchet. Pour eux, ce n’était pas possible qu’un gamin de 20 ans gagne l’UTMB avec un sac banane. Ceux qui ont déposé une réclamation à l’époque sont les premiers à l’encenser aujourd’hui. » Kilian Jornet (34 ans) n’avait finalement qu’à délaisser son sac banane pour faire l’unanimité.