Euro 2022 : Le combat pour l’égalité salariale entre femmes et hommes avance, mais très doucement

FOOTBALL Les Américaines et les Espagnoles ont passé un accord avec leurs fédérations respectives sur la question de l’égalité salariale entre joueuses et joueurs, mais les avancées sont encore très inégales dans le monde du football

William Pereira
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Ada Hegerberg est l'une des joueuses les mieux payées au monde, mais encore très loin des meilleurs footballeurs
Ada Hegerberg est l'une des joueuses les mieux payées au monde, mais encore très loin des meilleurs footballeurs — AFP

À l’occasion du début du championnat d’Europe, le 6 juillet en Angleterre, nous vous proposons une série d’articles consacrée au football féminin. Ce jeudi, le quatrième volet est consacré à l’épineux dossier de l’égalité salariale, dont les progrès sont encore très inégaux d’un pays à l’autre.

Retrouvez le premier épisode : « On a tout pour réussir », assure Clara Matéo, le couteau suisse de l’équipe de France

Le deuxième : Pourquoi il y a si peu d’entraîneuses dans le foot féminin ?

Et le troisième : Trois ans après le Mondial en France, où en est le foot féminin français ?

Curieux paradoxe comme savent nous en servir les Etats-Unis. Alors que plane sur les Américaines la menace d’un obscurantisme matérialisé par la révocation du droit à l’avortement prononcée par la Cour suprême, la star américaine Megan Rapinoe savoure, elle, le fruit d’une longue lutte féministe : celle pour l’égalité salariale entre footballeuses et footballeurs américains. « On joue en sachant qu’on va gagner plus », s’est félicitée la Ballon d’or 2019 en ouverture d’un tournoi international auquel participent les USA à Monterrey, au Mexique. « Nous allons marquer le rythme pour les prochaines générations, pour les joueuses d’autres pays. Nous sommes très fières, cela nous a demandé beaucoup de travail pour en arriver là. »

Au mois de février, un groupe de joueuses mené par Rapinoe obtenait de sa fédération la promesse d’une rémunération équivalente à celle de leurs homologues masculins. « US Soccer s’est engagé à verser un salaire à taux égal à partir de maintenant pour les équipes nationales féminine et masculine lors de tous les matchs amicaux et tournois, y compris la Coupe du monde », écrivait la fédé l’hiver dernier. L’accord porte sur un total de 24 millions de dollars, dont 22 millions distribués selon un mode proposé par les joueuses de l’équipe nationale féminine. Les Etats-Unis prennent ainsi le train mis en marche par la Norvège, en 2017, auquel s’étaient déjà greffés le Brésil, l’Angleterre, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

L’Euro 2022 féminin qui démarre ce mercredi marque aussi une nouvelle ère pour le football espagnol. Cette compétition est la première où les joueuses toucheront autant que leurs collègues masculins en termes de primes et de droits d’image. L’accord signé en juin a ses limites, en l’occurrence une date d’expiration (2027). Ce qui n’empêchait pas Irene Paredes, l’une des trois joueuses signataires, de s’en féliciter. « C’est une journée historique […] Nous avons signé un accord de cinq ans qui nous permettra d’atteindre les prochains championnats du monde et d’Europe et, espérons-le, les Jeux olympiques. Nous devons promouvoir le sport féminin, nous nous efforçons de combler l’écart avec le sport masculin. »

Et en France, c’est pour quand ?

Interrogée sur la question de l’égalité salariale femmes-hommes dans la foulée de l’accord entre l’US Soccer et les joueuses américaines, Wendie Renard ne se sent pas légitime à exiger un tel privilège pour les internationales françaises. « On sait que le football américain a beaucoup d’avance sur le football européen parce que là-bas le soccer est vraiment le sport numéro un. En fait il n’y a pas photo, argumentait la défenseure française. Aujourd’hui, elles ont des titres, elles ont un palmarès donc elles peuvent se permettre d’avoir cette lutte avec leur fédération. En termes médiatiques, elles sont vraiment populaires alors que c’est très peu le cas en Europe avec les équipes nationales. Il faut continuer à travailler pour gagner. Et puis quand tu gagnes, tu as plus de pouvoir pour demander des choses. »

Notons que les fédérations nationales ne sont pas seules garantes ou fossoyeuses de l’égalité salariale. Pour l’Euro 2022 et selon le journal L'Equipe, l’UEFA a prévu de verser 2,08 millions d’euros à l’équipe lauréate, un chiffre très inférieur aux 28,5 millions d’euros touchés l’été dernier par les Italiens champions d’Europe. Et si la FFF a joué la carte de l’égalité en promettant de reverser 30 % de la dotation globale de l’UEFA aux joueuses et à l’encadrement technique, soit le même pourcentage que pour les garçons, autant l’équité, elle, est loin d’être atteinte. Ce qui n’a pas forcément l’air d’émouvoir Corinne Diacre. « Les dotations de l’UEFA, ça ne regarde que le président de la fédération et le service financier. En tout cas, de notre côté, je peux vous assurer qu’on a tout ce qu’il nous faut pour bien nous préparer. »

Gagner l’Euro ne suffit pas à couvrir les dépenses

Le problème est là. Assurer le bon fonctionnement d’une sélection féminine se fait à perte. Le vice-président de la FFF Philippe Diallo a indiqué que les sommes engagées pour l’équipe de France féminine à l’Euro ne seraient même pas couvertes en cas de titre. La participation des Bleues au tournoi est estimée à 2,9 millions de dépenses et, précisait Diallo lors d’une assemblée générale de la 3F, une élimination en quarts de finale représenterait « une perte de 1,6 million d’euros pour la fédération. Dans cette compétition, même si vous gagnez sportivement, vous ne gagnez pas économiquement ».

« Je sais que c’est un équilibre, nous dit Soraya Belkadi, entraîneure de Montauban (D2), mais, pour moi, il devrait y avoir un geste plus important pour les femmes de la part de la FFF, pourquoi pas avec un budget plus important pour ces compétitions. Il faut essayer de se battre au niveau des sphères au-dessus des fédérations. Oui, la fédération va être équitable sur la part qu’elle reverse, mais celle-ci n’est pas la même à efforts équivalents. La FFF a cela dit une position compliquée. »

Des conditions de travail encore très inégales

Reste enfin le volet matériel de la lutte pour l’égalité entre les sexes dans le football. Ada Hegerberg riait jaune à l’annonce de la candidature de la France à l’organisation de l’Euro 2025 quand les moyens investis pour le foot féminin restent dérisoires. Selon elle, les conditions de travail des joueuses restent très perfectibles et leur statut bien souvent précaire. « Il y a beaucoup de travail à faire sur le professionnalisme car certaines doivent travailler à côté, déclarait-elle dans une interview à So Foot, en 2021. Il faut mettre les meilleures conditions pour développer notre sport. » Wendie Renard : « ce n’est pas l’égalité qui est intéressante avant tout. Ce sont déjà les structures. Je le dis souvent mais les structures dans les clubs et le quotidien (sont le plus important). […] Cela évolue bien en Europe et on ira vers cette égalité dans les années à venir et c’est normal, car je pense qu’on le mérite aussi. »


Parlant d’Ada Hegerberg, la Lyonnaise avait consolidé son statut de superstar en signant, en 2020, un contrat sur dix ans avec Nike évalué à un million d’euros. A titre de comparaison, les revenus publicitaires de Cristiano Ronaldo, footballeur le mieux rémunéré l’année dernière selon Forbes, s’élevaient à environ 55 millions de dollars. De quoi relativiser la microscopique victoire de Rapinoe et ses coéquipières dans un infini océan d’inégalités.