Euro 2022 : Hommes privilégiés, expérience, formation… Pourquoi il y a si peu d’entraîneuses dans le foot féminin ?

FOOTBALL Que ce soient au sein des sélections nationales, qui disputent l'Euro à partir de mercredi en Angleterre, ou des clubs de D1 et D2, les femmes sont beaucoup moins nombreuses à entraîner que les hommes

Antoine Huot de Saint Albin
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Sonia Bompastor est l'une des des sept femmes à entraîner un club de première ou deuxième division féminine.
Sonia Bompastor est l'une des des sept femmes à entraîner un club de première ou deuxième division féminine. — Lyubomir Domozetski/SPP/Shutters/SIPA
  • L'Euro commence mercredi en Angleterre, et la France de Corinne Diacre fait partie des favoris.
  • La sélectionneuse est une des rares femmes à coacher une sélection. Une situation qu'on retrouve aussi en D1 et D2 féminine.

A l'occasion du début du championnat d'Europe, le 6 juillet en Angleterre, nous vous proposons une série d'articles consacrée au football féminin. Ce mardi, le second volet est consacrée aux entraîneuses, très peu représentées à la tête des équipes féminines.

Retrouvez le premier épisode: «On a tout pour réussir», assure Clara Matéo, le couteau suisse de l’équipe de France

Imaginez-vous, pendant quelques secondes, sur le plateau de « Questions pour un champion ». Face à vous, le sémillant Samuel Etienne, sa petite carte jaune à la main, prêt à poser la question qui vous mettra dans tous vos états. A la clé, l’encyclopédie des symboles (éd. LGF) : « Top, je suis le point commun des pays comme la France, l’Autriche, l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne ou la Finlande lors de l’Euro de football qui commence mercredi. Sur 16 nations, seulement 6 ont cette particularité, je suis, je suis, je suis…? » Une entraîneuse à la tête de la sélection nationale, bien sûr (on savait que vous l'auriez). 

Corinne Diacre, qui préfère d’ailleurs le terme d’entraîneure au grand dam de la correctrice de 20 Minutes, fait donc partie des rares femmes à diriger une sélection féminine. Et elle n’est pas forcément une surprise de voir que, dans le championnat français, la « norme » est la même. Sur les 45 équipes regroupées dans les deux premières divisions, seulement 7 sont coachées par des femmes. Les élues sont Sonia Bompastor (Lyon), Sandrine Soubeyrand (Paris FC), Amandine Miquel (Reims), Rachel Saidi (Lille), Jessica Silva (Metz), Sonia M’Barek (Lens) et Soraya Belkadi (Montauban). La tendance est la même en Europe (une seule femme entraîneuse en D1 allemande par exemple). 

« C’est très masculin de parler avec des certitudes »

Face à ce constat, une simple question nous vient alors, sans dictionnaire à gagner cette fois, ni besoin de faire appel à Samuel Etienne : Pourquoi ? « Ce n’est pas parce que je suis une femme que j’ai la réponse, nous avait répondu brièvement Corinne Diacre lors d’un point presse avant l’Euro. Et, si je l’avais, ou du moins juste une idée, je l’aurais partagée avec mes collègues de la Fédération ou de la DTN. » Soraya Belkadi, elle, a une réponse beaucoup plus claire :

Les hommes sont souvent choisis pour les postes à responsabilités. Et je pense que c’est parce qu’ils arrivent mieux à se vendre, qu’ils dégagent une meilleure assurance que certaines femmes qui ont pourtant au moins les mêmes compétences. C’est très masculin de parler avec des certitudes. Par contre, il y a parfois un décalage entre l’assurance de l’entretien et ce qui est proposé ensuite. »

La manageuse du club tarn-et-garonnais évoque aussi le faible nombre de femmes sur le marché du travail ou la frilosité des clubs à embaucher des coachs sans expérience. Jessica Silva, la coach du FC Metz, parle aussi de choix de vie d’anciennes joueuses, qui « ont fait la même chose 7j/7 pendant une très longue période. Parfois, t’as envie de changer de voie. Ou t’as d’autres parties du foot qui t’intéressent. » Et, il y a aussi tous ces clubs qui préfèrent opter pour des coachs issus du football masculin, sans forcément un plus grand bagage que des femmes, et surtout sans connaissance du football féminin, comme Reynald Pedros (OL) ou Frédéric Mendy (Montpellier), il y a quelques années.

Un nouveau diplôme mis en place par la FFF

« De toute façon, quand on est une femme, on doit toujours prouver plus, déplore Soraya Belkadi. Peu importe le secteur, si les femmes sont en minorité, elles seront beaucoup plus regardées. Ce qui passera chez un homme, dans le lot de la masse, ne passera pas chez la femme pour un comportement ou des faits similaires. » Ce qui faisait dire à Corinne Diacre que « le métier d’entraîneur est déjà difficile, mais il l’est encore plus pour les femmes ». La sélectionneuse faisait notamment référence au traitement médiatique dont elle a été victime, qui pourrait « ne pas donner envie » à certaines femmes d’embrasser cette carrière.

Celles qui se sont lancées dans le métier peuvent aussi bénéficier d’un accompagnement de la FFF, qui a lancé le CEFF, le Certificat d’entraîneur de football féminin, lancé l’année dernière. S’il est ouvert à tous, on a retrouvé plus de femmes (7) que d’hommes dans la première promotion de 10 élèves. Ce type de diplôme permet de « maîtriser tous les aspects de la direction d’une équipe de première ou deuxième division et d’élever le niveau de compétences de nos entraîneurs de plus haut niveau », expliquait Elisabeth Loisel dans un clip de la FFF.

Membre de la première cuvée, Soraya Belkadi voit en ce CEFF un atout majeur pour le développement des entraîneuses : « Il y a, chez la femme, des aspects physiologiques sur lesquels il faut porter une attention et une gestion particulière. Ceux qui viennent du football masculin n’ont pas ces éléments-là en compte. Et la formation donne des éléments concrets. Un formateur nous disait qu’une femme ou un homme qui sait entraîner des femmes aura un meilleur pourcentage de réussite avec les hommes, alors que l’inverse n’est pas vrai. »

Un tremplin vers le BEPF

Surtout, le CEFF permet aussi de servir de tremplin vers le BEPF, le nec plus ultra du diplôme, recherché par tous les entraîneurs qui veulent évoluer au plus haut niveau, avec une UC (sur quatre pour le BEPF) validée au terme de la formation. Ce qui pourrait pousser plus de femmes vers ce diplôme prestigieux. Car, depuis 2016, seulement trois femmes ont été reçues au BEPF (Corinne Diacre, Sarah M’Barek et Sonia Haziraj), pour 66 hommes. Soraya Belkadi, qui ambitionne d’avoir ce diplôme, développe: 

Le BEPF est très peu accessible, et notamment pour les femmes. Pour les quelques femmes qui ont pu y accéder, au début du plan de développement du football féminin lancé par la FFF, ça a permis de les mettre en lumière. Mais c’était des candidates qui avaient le potentiel, qui avaient œuvré dans le foot féminin, qui avaient des postes à responsabilités, qui étaient déjà à haut niveau. Toutes n’auraient pas pu, car il fallait avoir un certain nombre d’années d’expérience à ce niveau-là. »

Mais il n’y a pas ce seul chemin pour percer dans le championnat de France. Si elle était bien dans la promo du CEFF, Amandine Miquel s’est construite toute seule. Après une très modeste carrière de footballeuse, l’actuelle coach du Stade de Reims a grimpé les échelons petit à petit avant d’atterrir en Champagne, où elle a réussi à faire monter le club en D1.

« C’est un métier en devenir »

Autre club, autre trajectoire : la coach québecoise du FC Metz Jessica Silva, elle, a tout connu au Canada (université, sélection, club), après de graves blessures qui ont mis fin, très tôt, à sa carrière de joueuse : « J’aime tellement le foot et j’avais toujours voulu venir en Europe, donc c’était la suite logique. J’avais surtout envie de sortir de ma zone de confort, je voulais grandir, être meilleure, me surpasser. Et la France était, la meilleure destination possible pour le foot féminin. »

On ne sait pas trop de quoi réservera l’avenir aux coachs féminines, mais l’espoir est là. « Il y a de plus en plus de femmes qui sont en train de se former et de croire dans le métier, car il y a de plus en plus d’exemples à haut niveau, analyse Jessica Silva. C’est un métier en devenir. C’est quelque chose qui va devenir de plus en plus fréquent au fil des années. » Ah oui, oui, oui, oui, comme dirait le flamboyant Julien Lepers.