Euro 2022 : Un record de licenciées mais des fragilités... Trois ans après le Mondial en France, où en est le foot féminin français ?

FOOTBALL Le Mondial 2019 était attendu comme un accélérateur pour le foot féminin français. Trois ans et une pandémie plus tard, on fait le bilan alors que l’Euro anglais débute, avec les Bleues parmi les favorites

Nicolas Stival
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Les Bleues représentent le sommet d'une pyramide du foot féminin français dont la base s'élargit.
Les Bleues représentent le sommet d'une pyramide du foot féminin français dont la base s'élargit. — Franck Fife / AFP
  • L’Euro féminin commence ce mercredi en Angleterre. L’équipe de France fait partie des favorites.
  • Dans l’ombre des Bleues, le football féminin tricolore continue son développement, même si le Covid a freiné un éventuel effet Coupe du monde 2019.
  • Il n’y a jamais eu autant de licenciées à la FFF et les chiffres continuent d’augmenter, même si des fragilités demeurent.

A l’occasion du début du championnat d’Europe, le 6 juillet en Angleterre, nous vous proposons une série d’articles consacrée au football féminin. Ce mercredi, le troisième volet est consacré à la situation de la discipline en France, en essor malgré le frein des années Covid.

Retrouvez le premier épisode : « On a tout pour réussir », assure Clara Matéo, le couteau suisse de l’équipe de France

Et le deuxième : Pourquoi il y a si peu d’entraîneuses dans le foot féminin ?

Que l’on parle de football, de rugby ou de canicross, le credo reste le même : la compétition internationale à domicile serait forcément un aimant à pratiquant(e)s. C’est avec cette conviction chevillée au corps que le président de la FFF Noël Le Graët annonçait dans Ouest France fin avril 2019 : « Je pense qu’après la Coupe du monde, on ne sera pas loin des 300.000 licenciées. » Il y en avait alors 179.000.

Le Mondial féminin s’est achevé deux mois et demi après cette prophétie, avec au passage une défaite frustrante des Bleues face aux futures lauréates américaines, lors d’un quart de finale au Parc des Princes suivi par 11,8 millions de téléspectateurs. Trois ans plus tard, alors que l’Euro anglais commence ce mercredi, la prédiction du patron de la « 3 F » ne s’est pas réalisée. Fin juin, la France du football comptait très officiellement 209.692 licenciées sur un total de 2,1 millions. Dont 168.789 joueuses, les 40.000 et quelque restant comptabilisant dirigeant(e)s, éducateurs et éducatrices mais aussi les arbitres.

16 % de licenciées de plus en un an

L’optimisme de Le Graët ressemblait certes à la bonne vieille méthode Coué. Mais à la décharge du dirigeant breton, un intrus, à la taille nanométrique, a entre-temps chamboulé le monde, et pas que celui du foot féminin. La sélectionneuse des Bleues Corinne Diacre explique :

« L’après-2019 a été compliqué, avec ces deux années de Covid, donc c’est très difficile de tirer un bilan post-Coupe du monde. Le foot féminin évolue, mais avec le Covid, il y a eu des championnats à l’arrêt, une baisse des effectifs, même si aujourd’hui ils sont en nette augmentation. »

La Fédération communique sur une hausse de « 16 % par rapport à la saison dernière ». « Jamais la FFF n’a enregistré autant de licenciées », assène-t-elle, en mettant en avant « le plan de féminisation impulsé en 2012 par le président Noël Le Graët », qui « a permis de multiplier par deux le nombre de filles ou femmes licenciées [moins de 90.000 en 2010-2011]. »

Alors, à quoi ressemble le foot féminin en France, trois ans après « son » Mondial ? Commençons par la vitrine, plutôt clinquante, même si les Bleues, troisièmes du classement FIFA, n’ont toujours pas gagné de titre majeur, à la différence des sélections de jeunes. L’OL vient de récupérer « sa » Ligue des champions et le PSG de casser sa tirelire afin de prolonger sa star Marie-Antoinette Katoto, pour un salaire mensuel estimé à 50.000 euros.

Mais entre « la noblesse » (Lyon et Paris) et le « Tiers-Etat » (presque toutes les autres équipes), l’écart ne fait que se creuser. En mars, L’Equipe évaluait le salaire moyen mensuel brut d’une joueuse à 12.000 euros à l’OL et à 9.000 euros au PSG, mais à 2.000 euros ou moins pour une sociétaire de sept des 12 équipes de l’élite. Et encore ne parle-t-on que des bénéficiaires d’un contrat fédéral (comme en National chez les garçons) tandis que de nombreuses footballeuses de D1 gardent un statut amateur.

La D1 dépassée par la concurrence ?

« Alors qu’il avait de l’avance, le championnat de France est dépassé par les Ligues anglaise et espagnole, voire italienne, qui se professionnalisent plus vite », observe la Québécoise Jessica Silva, entraîneuse du FC Metz (D2). C’est dans ce contexte que la FFF a dégainé en décembre 2021 la commission du football féminin de haut niveau, dont le pionnier lyonnais Jean-Michel Aulas a pris la tête en février.

Pendant que l’élite cogite, au-dessous, ça s’agite. « Durant des années, le football féminin ressemblait à une pyramide inversée, comme le futsal encore aujourd’hui, observe Vincent Nolorgues, président de la Ligue de football amateur (LFA), qui dépend de la FFF. Il y avait du haut niveau, sans avoir le bas. »

Le Covid a freiné mais pas arrêté l'expansion du foot féminin en France après la Coupe du monde 2019. Les Bleus de Wendie Renard et Corinne Diacre s'étaient arrêtées en quart de finale, battues par les Etats-Unis.
Le Covid a freiné mais pas arrêté l'expansion du foot féminin en France après la Coupe du monde 2019. Les Bleus de Wendie Renard et Corinne Diacre s'étaient arrêtées en quart de finale, battues par les Etats-Unis. - Franck Fife / AFP

Mais peu à peu, la base s’élargit. « La Coupe du monde 2019 n’a pas amené un afflux énorme de licenciées car on était déjà sur une progression importante, qui a continué, reprend le dirigeant de la LFA. Pendant le Covid, il y a eu un peu moins de ralentissement chez les filles que chez les garçons. Et cette saison, l’embellie est encore plus prononcée chez les féminines, avec des hausses de presque 25 % dans certaines Ligues. »

Certes, un effet de rattrapage post-confinement explique en partie ces explosions locales. Mais les progrès sont parfois également liés à un travail de longue haleine. Si la FFF « préconise » de faire jouer les filles entre elles autant que possible (la mixité est interdite au-dessus des U14), le district du Tarn-et-Garonne a fait le pari de développer des équipes uniquement féminines.

Le Tarn-et-Garonne, district pionnier

« L’idée a germé dans la tête du conseiller technique départemental Daniel Tristan en 2014, explique le président Jérôme Boscari. On est parti du constat que la mixité était intéressante lorsque les jeunes filles avaient les qualités physiques et techniques pour pouvoir jouer avec les garçons. Mais pour développer la masse, il fallait qu’elles jouent entre elles. »

Difficile pour une gamine pas dotée d’un talent inné de s’immiscer dans une équipe majoritairement masculine, au côté de coéquipiers parfois peu bienveillants et avec un entraîneur qui ne se presse pas pour l’aligner. Avec le recul, Jérôme Boscari tire un bilan très positif. « On a augmenté les effectifs féminins de 30 % les deux premières années et de 20 % la troisième. Cela a continué du progresser après la Coupe du monde 2019. Aujourd’hui, sur 9.990 licenciés, nous avons 900 filles. »

« Si on n’avait pas arrêté la mixité, on n’aurait pas une équipe en D2 [Montauban], qui a pu se structurer et développer des compétences au service du foot féminin », poursuit le dirigeant tarn-et-garonnais. Toutefois, « les toutes meilleures gagnent à jouer en équipes mixtes », assure Vincent Nolorgues. « La masse des petites filles n’est pas encore suffisante pour que le niveau soit très élevé. Les meilleures sont toutes passées par la mixité. »

Une fidélisation plus compliquée chez les filles

C’est le cas de l’internationale Clara Matéo : « J’ai joué avec des garçons jusqu’à ce que je n’y sois plus autorisée, à 15 ans. Par nécessité, faute d’équipes de filles à proximité, mais aussi parce que ça se passait très bien », se rappelle la milieu de terrain ou attaquante du Paris FC. La joueuse de 24 ans a pu voir le chemin parcouru depuis ses débuts, au milieu des années 2000. « Quand j’ai commencé à 8 ans à Sainte-Luce-sur-Loire [Loire-Atlantique], j’étais la seule fille dans mon club. Maintenant, il y a des équipes féminines dans presque chaque catégorie d’âge. »

Les progrès sont réels, mais fragiles. Nos interlocuteurs indiquent « la forte cohésion dans les formations de filles ». Une qualité bien sûr, mais qui peut mettre en péril la pérennité d’une équipe quand deux ou trois joueuses décident d’arrêter, ou qu’un entraîneur quitte le club. La déperdition est aussi plus prononcée que chez les garçons après le bac et pour celles qui font des études supérieures.

Le wagon semble toutefois sur de bons rails, et un bon parcours des Bleues lors de l’Euro anglais ne pourra que favoriser le dessein de la FFF : arriver aux 250.000 licenciées à la fin du mandat de Noël Le Graët, en 2024. Pour les 300.000 évoqués par « NLG » en 2019, on patientera encore un peu.