Equipe de France: «Ce n’est pas un échec», «On a fait ce qu’il fallait»… La France fait-elle l'autruche à l'heure de dresser le bilan?

FOOTBALL A entendre les dirigeants du foot français, le Mondial des Bleues s'est plutôt bien déroulé... Sérieusement?

Aymeric Le Gall

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Noël Le Graët refuse de parler d'échec après l'élimination en quart des Bleues.
Noël Le Graët refuse de parler d'échec après l'élimination en quart des Bleues. — FRANCK FIFE / AFP
  • Les Bleues s'étaient fixées comme objectif d'aller au moins en finale de la Coupe du monde, avant de finalement se faire sortir en quart de finale. 
  • Malgré ça, le président de la FFF a affirmé que ce n'était pas un échec, avant d'annoncer le maintien de Corinne Diacre à la tête de l'équipe. 
  • De nombreux spécialistes ont pourtant une tout autre lecture du bilan tricolore.

L’heure du bilan vient à peine de sonner pour l’équipe de France, après l’élimination en quart de finale contre les Etats-Unis, que Noël Le Graët a déjà annoncé le maintien de Corinne Diacre à la tête des Bleues. Et ce malgré l’objectif minimum des demi-finales fixé par la Fédé avant le début du Mondial. Il ne faisait pourtant pas beaucoup de doutes que l’issue serait celle-ci.

Quelques minutes après la défaite de vendredi, Corinne Diacre avait prévenu qu’elle n’était « pas du genre à renoncer ». De son côté, le boss de la FFF ne voit pas de raison changer. « Je trouve qu’elle a parfaitement bien travaillé, dit-il dans L’Equipe. Corinne est quelqu’un de sérieux qui travaille bien. J’ai mille fois confiance en elle ».

L’équipe de France féminine choisit donc la voie de la continuité, ce qui n’est pas pour déplaire à Patrice Lair, l’ancien coach des féminines de l’OL et du PSG : « Je trouve qu’elle a prouvé sa valeur et, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses choix, je pense que c’est bien de lui laisser le temps de travailler. Il faut qu’elle aille au bout de son contrat. Aujourd’hui, elle en prend plein la tête, il y a des gens qui sont… (il réfléchit) Je ne dirais pas qui sont en train de la poignarder, mais qui tentent de la remettre en cause. Soyons intelligents et dépassons tout ça. » Mais d’abord, faisons le bilan.

Tout va bien dans le meilleur des mondes

Sur ce point déjà, tout le monde n’est pas d’accord en haut lieu. Quand Corinne Diacre admet elle-même « l’échec sportif », tout en expliquant cependant n’avoir « aucun regret » sur la manière dont les choses ont été préparées, Noël Le Graët, lui, juge le parcours « honorable ».

Mieux, « ce n’est pas un échec car elles sont sorties par les championnes du monde, explique le Breton dans le Late Football Club sur Canal +. Ce qui n’était pas prévu, c’était de rencontrer les Américaines en quart de finale… Même si on le savait depuis quelque temps. » Vous y comprenez quelque chose ? Nous, pas vraiment.

Si on résume, malgré l’élimination en quart, les adieux aux JO de Tokyo, le jeu très moyen pratiqué par l’équipe de France tout au long de la compétition (hormis la très bonne deuxième période face aux Etats-Unis), tout s’est globalement bien passé. Circulez, y’a rien à voir. Sauf que si, en fait. On va même se garer sur le bas-côté et jeter un coup d’œil dans le rétro avant de foncer tête baissée vers l’Euro 2021 en Angleterre.

Une réussite populaire mais un échec sportif

Au micro de Canal après la rencontre, Reynald Pedros s’est montré un tantinet moins bisounours. « Le bilan n’est pas bon. Tu fais une Coupe du monde chez toi, tu sors en quart de finale, tu ne vas pas aux JO, bon… T’as beau dire que t’as fait un bon match, si à l’arrivée tu ne passes pas c’est qu’il a manqué quelque chose. Entendre dire que c’est bien, qu’on a rivalisé avec les Etats-Unis, moi ça ne me convient pas », a franchement dit l’ancien entraîneur des Lyonnaises.

Pour Patrice Lair, « même si d’un point de vue de l’engouement, du public, ça a été un succès, dans le jeu on a quand même eu de gros manques au milieu et en attaque. Au milieu, à part Amandine Henry, bon… On a manqué de qualité technique, de projection vers l’avant. Il y avait trop d’espace entre les joueuses, ça manquait de liens entre les lignes. J’ai trouvé notre milieu de terrain beaucoup trop bas. C’est bien beau de vouloir récupérer le ballon, mais derrière si on est à 50 mètres des buts adverses… Et offensivement, Gauvin a eu un peu de mal mais elle a aussi énormément manqué de soutien. »

Pour Jean-Louis Saez, le coach de Montpellier qui s’est exprimé chez nos confrères de L’Equipe, le jeu offensif « s’est souvent résumé à Diani et rien d’autre. Hormis quelques différences individuelles et les coups de pied arrêtés, on reste sur notre faim au niveau de l’animation collective et des transitions. »

Les manques à la loupe

C’est rassurant, au moins on n’est pas les seuls à sortir de ce Mondial avec le ventre qui gargouille. Mais rentrons un peu dans les détails pour voir précisément ce qui n’a pas marché.

  • Le Sommer à gauche, échec cuisant

Les observateurs n’ont cessé de s’interroger sur la pertinence de mettre une Eugénie Le Sommer, cramée après sa très longue saison avec Lyon, sur le côté gauche du 4-2-3-1. « Elle n’était pas à sa place, pas au top de sa forme et donc trop en dessous de son niveau habituel », regrette Patrice Lair, tandis qu’une ancienne internationale nous dit carrément qu’elle aurait préféré « voir Le Sommer dans l’axe, en soutien de Gauvin, à la place de Thiney qui n’était pas au niveau. » Pour l’ex-coach des féminines de Guingamp, Sarah M’Barek, toujours dans L’Equipe, il aurait fallu « être capable de la sortir. Quand Diacre dit que même à 80 %, elle est indispensable, je ne suis pas d’accord. »

  • La peur du changement

On avait été très étonné durant ce Mondial d’entendre Diacre avouer publiquement qu’elle n’avait que quatorze ou quinze joueuses susceptibles de démarrer les matchs. Bonjour le signal envoyé au reste du groupe. Cette « peur de faire des changements », dixit M’Barek, s’est traduite par un manque de réactivité de Corinne Diacre dans les moments difficiles des matchs, et dieu sait qu’il y en a eu.

« La coach a pris ses responsabilités, mais c’est vrai qu’on peut se poser la question, valide Lair. A la limite, quand on voit que ça ne va pas, il ne faut pas hésiter à changer dès la mi-temps, en apportant autre chose avec des joueuses aux profils différents et en mettant peut-être en place un nouveau système tactique. » A la place, aussi bien contre le Brésil en huitième que face aux Etats-Unis en quart, la sélectionneuse a attendu le dernier quart d’heure pour tenter autre chose.

Pour l’ancienne internationale Léa Le Garrec, sur le plateau du Late Football Club, les Bleues « ont joué à seize ou dix-sept, c’est très peu. En face, chez les Américaines, il n’y a que les deux gardiennes qui ne sont pas entrées en jeu. Peut-être que Diacre n’a pas assez fait confiance à ses joueuses. Elle en a testé beaucoup pendant deux ans mais, à l’arrivée, elle ne les a pas fait assez jouer. Je pense notamment à Geyoro. Avec son volume de jeu, je pense qu’elle aurait mérité plus de temps de jeu. »

  • L’Efficacité portée disparue

C’était vraiment LE gros point faible des Bleues durant la Coupe du monde. Contre les Etats-Unis, « combien de minutes avant de cadrer un tir ?, se demande Patrice Lair. Offensivement, quand vous mettez autant de temps à cadrer, c’est compliqué. On a manqué d’un peu de tout, de confiance, de précision, d’efficacité. Or, dans le foot, la finalité c’est l’efficacité. » Quand votre meilleure buteuse se trouve être la défenseuse centrale Wendie Renard (avec quatre pions), c’est qu’il y a forcément un truc qui cloche quelque part.

Ce qui nous amène fatalement à s’interroger sur l’absence de Marie-Antoinette Katoto. Absente surprise de la liste des 23, la jeune Parisienne avait pourtant le profil idéal pour être la « tueuse des surfaces » qui a tant manqué à cette équipe. « On dit qu’on a manqué d’efficacité, mais la meilleure buteuse du championnat est restée à la maison, rappelle Léa Le Garrec sur Canal +. Aujourd’hui on s’en mord les doigts. Mais on ne peut pas dire qu’on n’a pas de buteuse, c’est juste une histoire de choix. »

« Tant que je gagne, j’ai raison », rigolait Corinne Diacre avant le match face au Brésil. On peut donc affirmer aujourd’hui que la boss des Bleues a fini par avoir tort. On verra dans les mois à venir si les leçons de cet échec ont été retenues. La seule chose dont on soit sûr à l’heure actuelle, c’est que l’avenir se fera avec Diacre. Prochaine étape, l’Euro 2021 en Angleterre.