Rugby : Chamboulées par le Covid-19 et souvent contestées, les Coupes d’Europe ont-elles encore un avenir ?

STOP OU ENCORE? La troisième journée de la Champions Cup et du Challenge européen a lieu ce week-end, après maintes péripéties dont les Coupes d’Europe sont coutumières

Nicolas Stival
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Le Stade Toulousain a remporté sa cinquième Coupe d'Europe le 22 mai 2021 à Twickenham, en dominant La Rochelle en finale.
Le Stade Toulousain a remporté sa cinquième Coupe d'Europe le 22 mai 2021 à Twickenham, en dominant La Rochelle en finale. — Adrian Dennis / AFP
  • Depuis le début de la pandémie en 2020, l’EPCR, organisatrice des Coupes d’Europe, jongle entre le Covid-19 et les restrictions sanitaires au Royaume-Uni et sur le continent.
  • Entre rencontres perdues sur tapis vert ou transformées en matchs nuls faute de possibilités de report, l’équité voire la légitimité de la Champions Cup et du Challenge européen ont été remis en cause.
  • En pleine tempête, l’EPCR se bat pour faire vivre coûte que coûte ses compétitions.

Le répit après la tempête. Sauf « poussée » de Covid inopinée dans un ou plusieurs clubs, la troisième journée des Coupes d’Europe de rugby est bien partie pour se dérouler normalement jusqu’à dimanche, en Champions Cup comme en Challenge européen, la petite sœur mal aimée. En début de semaine, les clubs anglais et gallois avaient pourtant menacé d’un boycott, car la France imposait alors un isolement de 48 heures pour tous les voyageurs venant du Royaume-Uni.

Cette mesure a été levée ce vendredi et les dirigeants de l’EPCR, sous pression depuis le début de la pandémie voici deux ans, peuvent souffler, au moins pour un temps. « Nous prévoyons d’assister à des matchs compétitifs durant les journées 3 et 4 [du 21 au 23 janvier] et nous nous attendons à une conclusion positive des deux tournois », a indiqué à 20 Minutes l’instance qui chapeaute les deux tournois, dans un bel élan d’optimisme.

De toute manière, cela pourra difficilement être pire que la 2e journée, mi-décembre, qui a viré au fiasco. En raison des contraintes de déplacement alors en vigueur entre les deux rives de la Manche, cinq duels franco-britanniques de Champions Cup et deux de Challenge avaient d’abord été reportés, pour finalement être « transformés » en résultats nuls (0-0), avec deux points pour chaque équipe.

Dans le même temps, d’autres formations ont pu jouer un match normal. Et d’autres encore ont été déclarées victorieuses sur tapis vert (comme Montpellier contre le Leinster ou le Racing 92 face aux Ospreys en Champions Cup) sur le score de 28-0 avec cinq points dans la besace, car l’adversaire présentait de nombreux cas de Covid dans son effectif…

« Cette compétition n’a plus de sens »

De quoi faire disjoncter le sanguin Christophe Urios, manager d’un Bordeaux-Bègles qui a donc décroché un 0-0 baroque sans jouer sur la pelouse galloise des Scarlets. « Cette compétition aujourd’hui n’a plus de sens », a grincé le patron sportif de l’UBB. « Entre ceux qui perdent avec 0 point, ceux qui ne jouent pas qui ont 2 points, c’est nul. Ça m’agace parce que ça fausse la compétition ». Mardi, au moment de justifier ce jugement de Salomon, l’EPCR avait mis en avant « le calendrier de plus en plus compliqué en raison du Covid-19 ».

Selon Midi Olympique, cette décision a fait l’objet d’âpres discussions entre les actionnaires de la compétition et les représentants des trois Ligues (Top 14, Premiership anglaise et United Rugby Championship celte et italienne). Les Anglais ont même poussé pour que les Français aient matchs perdus. Bonne ambiance…

Et si une situation similaire à cette maudite deuxième journée devait se reproduire, la décision serait-elle la même ? « Pas forcément », répond à 20 Minutes l’EPCR, pour qui cela « peut varier en fonction de la situation ». La formulation est vague, mais sachez aussi qu’« aucun changement du format des tournois n’est prévu actuellement ». Pas question donc de faire une croix sur les 8es de finale aller-retour pour les convertir en matchs secs, afin de caser une éventuelle nouvelle journée reportée.

Deux ans de perturbations

C’est pourtant ce qui s’était produit l’an dernier, première année d’une formule de Champions Cup digne de Georges Charpak, avec 24 équipes réparties en deux poules, finalement piétinée par le coronavirus. Futur lauréat, le Stade Toulousain n’avait joué qu’un match de poule, avant de disputer son 8e, son quart, sa demie et la finale au printemps. Et un an plus tôt, alors que le Top 14 avait gelé le championnat, refroidi par la première vague et son strict confinement, les phases finales des Coupes d’Europe s’étaient jouées en septembre et octobre, au début de la saison suivante, pour sacrer les Anglais d’Exeter au détriment du Racing 92 (31-27) !

L’EPCR a donc prouvé qu’elle préférait délocaliser une finale aux îles Kerguelen plutôt que de renoncer à décerner un titre, ce qui pourrait encore plus saper sa légitimité. Car si les provinces irlandaises ont toujours vénéré la Champions Cup, en alignant systématiquement les meilleurs joueurs reposés dans leur compétition domestique, de nombreux clubs français privilégient le vénérable Bouclier de Brennus, décerné depuis 1892, à une compétition née « seulement » en 1995.

Laporte a voulu la fin des Coupes d’Europe

A quelques exceptions près toutefois, à commencer par Toulouse, quintuple vainqueur de la Coupe d’Europe (un record) et où délocaliser les matchs de phase finale d’Ernest-Wallon (19.000 places) vers le Stadium (33.000) faisait autant le bonheur des supporteurs que du trésorier dans l’ère pré-Covid. Sans oublier les « extras », comme le très cher maillot « un peu plus près des étoiles » spécialement sorti l’an dernier, en collaboration avec l’ambassadeur Thomas Pesquet.

Mais cet enthousiasme est loin d’être partagé par le patron de la FFR, Bernard Laporte. En avril 2020, alors qu’il faisait campagne pour la vice-présidence de World Rugby, le très influent Tarnais n’avait pas fait dans le détail : « Soyons francs : la Coupe d’Europe ne génère pas assez de revenus. » Et le volubile dirigeant d’évoquer une future Coupe du monde des clubs, glissée dans un calendrier où les compétitions continentales « seraient amenées à disparaître ».

Les matchs de Challenge européen, comme ici entre les Dragons gallois et Lyon le 17 décembre 2021 à Newport, se jouent souvent devant un public clairsemé.
Les matchs de Challenge européen, comme ici entre les Dragons gallois et Lyon le 17 décembre 2021 à Newport, se jouent souvent devant un public clairsemé. - Gareth Everett / Huw Evans / Shutterstock / Sipa

Spécialiste de la résilience, l’EPCR a fait le dos rond, avant de répliquer avec grandiloquence. Début octobre 2021, au moment de quitter son fauteuil de président, l’Anglais Simon Halliday a dévoilé une compétition mondiale des clubs organisée « tous les quatre ans ». Une épreuve organisée « à la place des phases finales de la Champions Cup », dont la tenue (pas avant 2024) serait rendue possible grâce à « un nouvel accord pour huit ans », « véritable triomphe en termes de négociation et d’objectifs partagés entre les ligues et fédérations d’Europe ».

Malgré les dires de Laporte, les équipes engagées en Coupe d’Europe ne jouent pas que pour la gloire. Dans un guide sur les « règles de distribution », la LNR indique que chacun des huit clubs de Top 14 engagé cette saison en Champions Cup touche un montant fixe de 790.000 euros, contre 530.000 pour chacune des écuries en course pour le Challenge européen. Ensuite, forcément, tout dépend du parcours, et il est alors question de primes à la « méritocratie ».

Une affaire de gros sous

S’il est français, entre dotations de l’EPCR et de la LNR, le vainqueur de l’épreuve la plus prestigieuse palpe 900.000 euros (600.000 pour le finaliste). Des sommes ramenées à 375.000 et 225.000 euros pour la « petite » Coupe d’Europe, que les équipes tricolores ne prennent vraiment au sérieux que lorsqu’elles s’extirpent des poules, après avoir auparavant utilisé des jeunes et relancé des « tricards » devant un public confidentiel.

Contestées, malmenées par le Covid, les Coupes d’Europe font de la résistance. Mais en coulisses, l’ECPR va encore devoir la jouer fine au moment de renégocier des droits télé qui arrivent à expiration, pour un nouveau cycle de quatre ans (2022-2026). En France, ce sont beIN Sports et France Télévisions qui diffusent les matchs. Sondés sur leurs intentions pour l’avenir, les deux groupes n’ont pas souhaité répondre aux questions de 20 Minutes.