JO 2021 – Escrime : On vous raconte de l’intérieur la remontada France-Italie, notre plus gros frisson des JO jusqu’ici

TOKYO L’équipe de France de fleuret féminin, finalement médaillée d’argent, a réussi un match d’anthologie en demi-finales contre la meilleure nation du monde

Julien Laloye
— 
Ysaora Thibus et Pauline Ranvier en extase.
Ysaora Thibus et Pauline Ranvier en extase. — Fabrice COFFRINI / AFP

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Evacuons tout de suite cette histoire de finale contre la Russie. Elle n’a pas existé, la preuve, ce n’était pas un pays en face, mais un acronyme. ROC pour Russia Olympian Committee, une belle arnaque dont il faudra parler dans un prochain papier. En revanche, cette demi-finale face aux Italiennes, les amis, mamma mia que bella. Plus gros frisson de nos Jeux depuis notre crachat inaugural à l’aéroport de Narita. Déjà parce qu’on est arrivés à l’heure, après douze changements de navette et une journée à dos de mulet. Et puis, le panard du scénario. Il Ritorno, paraît-il qu’on dit comme ça à Rome.

Fixons le décor d’emblée :

» A ma gauche, la meilleure équipe de l’histoire du fleuret dame, L’Italie.

Palmarès olympique > Or en 2012, bronze en 2008, or en 2000, or en 1996, or en 1992, argent en 1988. Le reste du temps ? Le fleuret n’était pas au programme au nom du roulement des armes

» A ma droite, l’équipe de France.

Palmarès olympique > Argent en 1984. Le reste du temps ? Walou, peau de zob. Niente.

Sur la piste ? La Squadra azzura qui déroule comme prévu. Douze touches d’avance à un moment, 25-16 à la moitié de l’assaut. Et puis Arianna Errigo, de toutes les batailles depuis 2012, qui déchire son relais contre Ranvier. Thibus : « Je savais que Pauline avait les clés contre elle. Ça nous a donné de l’énergie. Puis Anita y est allée avec une stratégie bien ficelée. Elle a pris des touches mais n’a pas fait d’erreur, elle a été bien rigoureuse. On a mis le grain de sable, ça nous a permis de ne pas lâcher ». Plus que cinq touches de retard après le relais de Blaze.

Ranvier a mis le doute

En tribunes, l’énergie commence à changer de camp. On entendait beaucoup les cris de Garozzo, vice-champion olympique en individuel. Silence radio. Par contre, le clan français, juste à côté de nous, se remet à y croire. Lefort et Le Péchoux gueulent plus fort qu’en tribune Auteuil : « C’est bien Popo, t’es dans le vrai ». Même Bruno Gare, le président de la Fédé, se laisse happer par le miracle en cours : « La guerre sur les jambes la guerre sur les jambes ». Parade riposte magique de Ranvier : « On est chez nous ici, on est chez nous ».

Ysaora Thibus possédée après la victoire contre l'Italie.
Ysaora Thibus possédée après la victoire contre l'Italie. - Hassan Ammar/AP/SIPA

Pierre Guichot, le chef des équipes de France, se prend le bec avec son homologue italien sur une touche annulée à la vidéo. 40-37 Italie avant le dernier relais. Ysaora Thibus Trezeguet pour les Bleues, Ariana Errigo Toldo pour l’Italie, celle qui avait déjà permis à Ranvier de boucher une partie de l’écart. Le fleurettiste américain Race Imboden, le petit ami de la Française, est un coach de plus en tribunes. « Finish it off, let’s go ! ». En VF ? « Achève-les, c’est maintenant ».

Décevante en individuelle, Thibus n’est pas la plus expressive du lot. Mais quand Pauline Ranvier lui transmet le fil de corps avec un regard à vous faire monter le Kilimandjaro en tongs et le cri qui va avec, on a les poils jusqu’en bas du dos. Une touche, deux touches, trois touches. Le président de la Fédé est en transe. 44-42 France. 44-43 sur une attaque d’Errigo. Et enfin la délivrance sur une dernière fente magistrale, ou quelque chose comme ça. Les quatre copines se retrouvent au milieu de la piste, comme si elles fêtaient un but en or.

Folie douce en tribunes

« Je crois que j’ai jamais vu ça en fleuret féminin », murmure Lefort, ébahi, comme nous. Brice Guyart, l’ancien champion olympique désormais consultant pour France TV, partage un moment avec sa sœur, Astrid, remplaçante pour ses derniers JO. Son analyse au débotté : « Au début c’était compliqué pour elles, puis elles ont réussi à simplifier leur escrime petit à petit. En face, elles avaient beaucoup à perdre, mentalement on a senti le match basculer ».

On capte à peine que les Italiennes n’avaient pas vu la couleur d’une médaille en individuel, une première depuis la mort de Jules César. D’ailleurs, la pauvre Errigo se fait découper au pays par son ancienne équipière DI Francesca, championne olympique à Londres en 2012 : « Sur le dernier relais, j’aurais mis Alice (Volpi) à sa place. Arianna est très forte mentalement et physiquement mais elle peut avoir des absences importantes, spécialement aux JO. On l’avait vu à Rio, on l’a vu ce soir ».

Mais ça, nos Bleues s’en foutent. Même si la marche finale est trop haute, elles célèbrent la réussite collective de cette victoire hors du temps. « Sur ce match-là, on est sorties de l’enfer, souffle Ranvier. On a montré qu’on était capable de taper la plus belle équipe sur le papier. On a été fortes, on n’a jamais lâché, ensemble. C’est ce qui a fait la différence sur cette demi-finale, le fait d’y avoir toujours cru, on a une solidarité qui a duré tout le match et c’est ce qui a rendu le moment unique ».

« On n’a jamais lâché, ensemble »

Presque aussi unique que de voir Thibus prendre les médailles d’argent sur le podium pour les mettre au cou de ses équipières, comme on anoblit les héroïnes. « J’ai toujours voulu emmener cette équipe le plus loin impossible. On est partis de loin, mais je m’étais promis après Rio qu’à la prochaine olympiade je donnerais tout pour une médaille avec cette équipe. C’est ma façon de leur dire merci. Je suis très fier d’elles ». Quelle heure pour remettre ça demain à l’épée ?