JO Tokyo 2021 : Complicité, remplaçants « clutchs », et finisseurs du tonnerre... Pourquoi l’escrime française déchire tout par équipes

ESCRIME – L’équipe de France attaque la compétition par équipe, où elle à l’habitude de briller malgré l’absence du sabre masculin et de l’épée féminine.

Julien Laloye
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Thibus, Ranvier, et Blaze laissent échapper leur joie après la victoire contre l'Italie.
Thibus, Ranvier, et Blaze laissent échapper leur joie après la victoire contre l'Italie. — Hassan Ammar/AP/SIPA
  • L’équipe de France a l’habitude de briller en compétitions par équipes à l’escrime, à l’image des Bleues au fleuret.
  • Une culture du résultat qui doit beaucoup à l’état d’esprit et à la complicité des tireurs français, travaillés toute l’année à l’INSEP.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Notre plaisir coupable des JO enfin visible depuis le pare-brise. L’escrime par équipe, auto-désigné par la rédaction des sports de 20 Minutes comme discipline la plus excitante de la quinzaine olympique avec sa touche rouge et sa touche verte. Presque aussi addictif que le biathlon en hiver, le palmarès en plus. La nouba a d’ailleurs commencé à fond de train au fleuret féminin, avec une demi-finale d'anthologie remportée par les Bleues face à l’Italie après avoir compté 12 touches de retard. Un savoir-faire maison décrypté par nos futurs champions olympiques de Tokyo.

La force des regards : « Un fluide presque impalpable »

Avec ses copines du sabre, Cécilia Barder n’avait pas vu le jour contre l’Italie à Rio. « Une machine à laver émotionnelle, l’impression que le combat a duré trois secondes ». Mais aussi le souvenir de ces « regards comme possédés. C’est ça qui m’accroche au relais. Quand tu commences à paniquer, que tu doutes, et que tu jettes un œil aux filles et qu’elles te disent avec les yeux « c’est bon, c’est toi, ça va aller ». La façon dont on se prend dans les bras, une petite tape sur l’épaule, cette énergie-là elle n’est pas palpable, c’est un fluide ».

Un fluide instable qu’il faut choyer, préserver, ajoute Erwan Le Péchoux, taulier de l’équipe de fleuret depuis vingt ans. Surtout en période de pandémie, qui a taillé le calendrier à la hache : seulement une compétition par équipe depuis un an et demi. « Notre force, c’était de travailler cet état d’esprit collectif tous les mois sur la poste. Là on n’a pas vécu ce truc. Alors depuis quelques semaines, on se force à retrouver cette mentalité. On fait des sports collectifs tous les quatre, on mange ensemble à table pour se parler, se regarder. Je n’ai pas de doutes sur notre niveau, mais on a besoin de ça chez nous pour être performants ». Romain Cannone, formé aux USA, acquiesce. Le nouveau champion olympique à l’épée est rentré en France juste pour connaître le frisson du groupe. « Ici, on vit les compétitions par équipe beaucoup plus intensément, avec un groupe soudé, et un noyau qui ne bouge pas. On sait comment amener l’équipier à son meilleur niveau ».

L’importance du remplaçant : « Avoir la lueur d’esprit de changer, ou pas »

Un autre atout charme de l’escrime par équipe : pouvoir changer un relayeur pendant l’assaut, avec tout ce que ça implique de désaveu pour le type qui sort, et de pression pour celui qui rentre. Le tout en cinq secondes chrono, parce qu’après, c’est trop tard. « En général c’est un truc qu’on laisse au coach, précise Barder. Il connaît les sensations de chacune, celle qui peut se sublimer ou pas. Il faut être capable de faire rentrer une remplaçante qui n’a pas tiré depuis une semaine ».

Parfois, quand l’alchimie du groupe atteint une forme de perfection, la sélection s’opère toute seule. « En finale des derniers mondiaux, Charlotte Lembach, qui était titulaire, va voir Caroline Quéroli et lui dit « Tu vas tirer en finale. Là je te sens bien, tu es forte en ce moment. Et derrière on bat les Russes chez elles, alors qu’elles avaient fait 1, 2, et 3 la veille en individuel. Il faut avoir la lueur d’esprit de décider d’un truc pareil à ce moment-là ».

La pièce ne tombe pas toujours du bon côté, évidemment. Erwan Le Péchoux n’a toujours pas digéré la finale perdue de Rio, après une demie mythique contre la meilleure équipe de fleuret au monde, aka l’Italie. « On est dedans, et puis Jérémy Cadot, notre troisième relayeur, prend l’eau. Et là on manque de lucidité, on a décidé de le changer alors qu’on mène encore de cinq touches. Paul-Tony Helissey rentre, un jeune sans expérience qu’on met dans une position hyper dure, et il s’effondre. On ne peut même pas lui en vouloir, mais ce jour-là, on ne prend pas la bonne décision ».

La peur du trou noir : « D’un coup, les jambes se figent »

Ceux qui n’ont jamais jamais jamais connu ça se comptent en décimales après la virgule. La tant redoutée fringale de l’espace, celle qui te fait perdre 10 touches d’affilée quand toute l’équipe t’imaginait plus solide qu’un menhir. Cécilia Barder a connu la sienne : un obscur championnat espoir, avec du recul, qui à l’époque valait toutes les conquêtes. « Un de mes grands traumatismes. Je tirais le feu, j’avais gagné tous mes relais de la journée, 40-37 en finale pour nous, je mets les trois premières. Et puis mes jambes se figent, comme bloquées. C’est une chute libre, tu perds les commandes. C’est un souvenir d’une brutalité… et je sais très bien que ça peut encore m’arriver. C’est pour ça qu’on adore ça ».

Erwann Le Péchoux adore moyen, d’autant qu’il est plutôt à ranger dans la catégorie sans peur ni reproche. Cette fois, il a un petit doute, lui qui va découvrir le rôle de remplaçant, à 39 ans : « Jusqu’à présent je ne me suis jamais préoccupé de mon niveau individuel par rapport à ce que je peux réaliser par équipe. Mais avec la pandémie, j’ai moins de certitudes. Je me suis jamais aussi bien senti physiquement, aux entraînements je ne perds pas beaucoup de matchs et je sais ce que je vaux. Maintenant tu me mets sur la piste avec de la pression et des adversaires que je n’ai pas affrontés depuis deux ans, j’en sais rien. Alors si je dois commencer sur l’Italie en quarts de finale… »

Bonus track = Le rôle du finisseur : « Décharger les autres d’un poids »

Sur la photo qui fera la Une de l’Equipe, les jours où ça rigole c’est souvent lui qui se détache du cadre. Lui, c’est le finisseur, et ses épaules pèsent une gigatonne. Il gagne, c’est le roi du monde, il perd, c’est lui qui fait chialer tous les copains. Erwan Le Péchoux n’aime pas le job, mais il s’y colle depuis vingt ans : « Je me suis rendu compte que je le faisais pas trop mal et que ça déchargeait les autres d’un poids. Maintenant, j’aime ça quand ça se finit bien, que tu remontes cinq touches et que tout le monde te tombe dans les bras, c’est top. Mais quand t’es à Rio, que tu penses pouvoir revenir en finale et que t’y arrives pas, ben t’es seul sur la piste. C’est un peu le tireur de penalty au foot [ Interview réalisée avant France-Suisse, on précise] ».

Pourtant, Le fleurettiste préfère garder un autre souvenir du Brésil. « Il n’y a pas longtemps, j’ai appris qu’on aurait pu perdre en quarts de finale. Pour moi on était devant et j’avais un relais tranquille à faire, mais la dernière fois qu’on a parlé de Rio, mon coach de l’époque me lâche : « C’était dur mais on aurait pu perdre contre la Chine. T’avais deux touches de retard au dernier relais ». Voilà, le rôle de finisseur, c’est ça, partir avec du retard ou de l’avance, on s’en fout. Je n’ai jamais eu peur de monter sur la piste en dernier. Mais ça vient beaucoup de la confiance que peuvent t’apporter les autres ».