Roland-Garros : « Ça peut devenir lassant »… Les parents Tsitsipas, indispensables mais parfois si encombrants

TENNIS Le Grec est entraîné par son père, Apostolos, et encadré par sa mère, Julia, ancienne championne de tennis dans les années 80

Nicolas Camus

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Pour Stefanos Tsitsipas, le tennis est une affaire de famille.
Pour Stefanos Tsitsipas, le tennis est une affaire de famille. — Thibault Camus/AP/SIPA
  • Stefanos Tsitsipas affronte Alexander Zverev en demi-finale de Roland-Garros, ce vendredi.
  • Sur le circuit, le Grec est indissociable de son père Apostolos, qui l’entraîne, et de sa mère Julia, une ex-championne qui vit intensément les matchs de son fils.
  • Entre eux trois, une relation forte qui a fait le succès du numéro 5 mondial mais qui peut aussi s’avérer pesante.

A Roland-Garros,

Assister à un match de Stefanos Tsitsipas depuis les tribunes est une vraie expérience en soi. Déjà, ça permet d’admirer de près le revers à une main et l’abattage de mutant du Grec, récent vainqueur de Monte-Carlo et sûrement le seul concurrent de taille pour Rafael Nadal sur terre battue en ce moment. On salive à l’idée de retrouver les deux hommes en finale, si la logique des demies ce vendredi est respectée. Mais pour ce qui nous intéresse vraiment ici, il faut lever les yeux du court et regarder vers le box où se trouve l’entourage du numéro 5 mondial. Et surtout, surtout, ouvrir grand ses oreilles.

Le spectacle est assez exceptionnel avec Apostolos et Julia, les parents, qui ne lâchent pas leur fils une seconde dans un fatras de gestes et de paroles tout sauf discrets. Attention, ils n’ont rien de papa et maman qui viennent voir le fiston taper la baballe pour passer le temps. Le premier est son co-entraîneur, avec Kerei Abakar, tandis que la seconde, numéro 1 mondiale chez les juniors dans les années 80, est celle qui a lui a tout appris à partir de ses 3 ans. Aujourd’hui, les rôles sont clairement définis. A lui la technique, à elle l’attitude. Avec une exigence extrême.

«Dis lui de se calmer un peu, stp.»
«Dis lui de se calmer un peu, stp.» - Javier Garcia/BPI/Shutterstock/SIPA

Les parents le conseillent, le recadrent. Le calment, aussi, parfois. Illustration pendant le quart de finale face à Daniil Medvedev, quand le Russe a râlé auprès de l’arbitre pour récupérer une première balle de service après avoir été gêné – selon lui – par les lumières du Chatrier. La discussion dure, Medvedev finit par effectuer une nouvelle mise en jeu et Tsitsipas part à la faute sur le retour. Il s’apprête à aller dire à son tour le fond de sa pensée à l’arbitre quand sa mère se lève d’un coup et le renvoie sur sa ligne de fond. Comme ça, d’un geste.

Les Tsitsipas commencent à être connus sur le circuit. On ne compte plus les avertissements et amendes prises par le père à force de l’ouvrir quand il n’en a pas le droit. Une attitude parfois irritante pour les adversaires… et pour Stefanos lui-même. « Ce n’est pas facile d’avoir son père comme entraîneur, il peut y avoir des tensions entre nous, avait-il raconté lors de l’UTS organisé par Patrick Mouratoglou l’été dernier. C’est un très bon entraîneur, mais parfois il me stresse beaucoup. »

Mais c’est bien la maman la plus volcanique des deux. Deux scènes, encore, qui valent tous les grands discours.

  • Janvier 2020, ATP Cup : Tsitsipas laisse filer un set contre Kyrgios. En colère, il met deux grands coups de raquette vers le banc, où se trouve le papa. Quelques secondes plus tard, la mère descend des tribunes pour l’engueuler comme un enfant de 4 ans.
  • Quelques semaines plus tard, une séquence restée dans les mémoires à Dubaï : Le Grec a déclaré peu avant qu’il était parfois « fatigué » d’avoir sa famille avec lui partout, tout le temps. Ni une ni deux, la maman se pointe en conférence de presse pour lui demander de répéter s’il l’ose. Début d’un échange surréaliste, relaté par nos confrères du Figaro

- « Est-ce qu’elle a lu mes déclarations d’il y a quelques jours ? C’est pour ça qu’elle est là, n’est ce pas ? »

- « Je ne suis pas sûr que tu saches combien de grands joueurs étaient suivis par leurs parents. »

- « Oui, des femmes pour la plupart, pas tant d’hommes que ça. En ce moment, il n’y en a pas tant que ça qui sont suivis par leurs parents, à l’exception d’Alexander Zverev. »

- « Et Marat Safin, et Andrey Rublev ? »

- « Donne-moi des noms d’hommes qui ont gagné des titres du Grand Chelem, qui étaient top 5 et suivis par leurs parents. »

- « Tu peux être le premier. »

On en connaît au moins un que les confs en visio ne doivent pas déranger. Plus sérieusement, les relations de Tsitsipas avec sa mère sont celles de tout un chacun. Empruntes d’un amour inconditionnel, avec les excès que cela peut engendrer. La seule différence, notable, est qu’elle englobe vie personnelle et vie professionnelle, chaque jour de l’année, dans un univers très exposé.

« Parfois je veux être seul, à l’écart des autres, et ne pas les avoir autour de moi tout le temps, avait expliqué le joueur de 22 ans dans un entretien à Tennis Major en avril. Je sais qu’ils m’aiment et leur soutien est magnifique. Je suis vraiment heureux que nous soyons si proches et ils ont joué un rôle majeur dans ma vie, évidemment. C’est juste que ça peut devenir lassant. »

« Une relation de confiance incomparable »

Tout cela constitue évidemment un sacré bon sujet d’étude pour les psychologues du sport. Sophie Huguet, qui suit des sportifs depuis 20 ans, accepte de s’y coller. « Ça peut être compliqué si le joueur ne sait pas s’il a en face de lui son parent ou son entraîneur. Il faut arriver à garder des relations parent-enfant saines et équilibrées, qui ne tournent pas uniquement autour de la performance, observe-t-elle. C’est un schéma familial très particulier, qui ne peut pas convenir à tous les joueurs, mais il y a également une relation de confiance incomparable. »

C’est sûr, une tierce personne ne pourrait jamais atteindre en 10 ans le degré d’intimité naturel qui lie un enfant à ses parents. La spécificité du tennis fait que cette configuration n’est pas une rareté. C’est un sport qui demande de l’investissement en temps et en argent, et bien souvent, ce sont les parents qui jouent les premiers rôles au début - surtout quand ils transposent un rêve inassouvi, mais on ne vise personne. Une situation qui peut perdurer, pour le meilleur et pour le pire.

Maman Tsitsipas et maman Zverev se connaissent très bien

On peut observer que la chose est assez répandue chez les Russes, notamment. Zverev, adversaire de Tsitsipas en demi-finale, est exactement dans le même cas. Son père est son coach, mais c’est sa mère, Irina Zvereva, qui l’a mis au tennis dès qu’il a su tenir sur ses jambes. Fun fact, les deux mamans se connaissent très bien. Ensemble, elles incarnaient l’avenir du tennis soviétique il y a 40 ans. Elles sont aussi impliquées l'une que l'autre aujourd'hui, mais chacune avec son caractère. 

Peut-on imaginer Tsitsipas sortir un jour de ce schéma ? Lui seul détient la réponse. « Je pense qu’il puise beaucoup de force et d’énergie dans la présence de ses parents à ses côtés. Pour le moment, cela doit lui convenir. Mais on le voit avec Caroline Garcia, ce n’est jamais simple aussi de dire à ses parents qu’on aimerait qu’ils soient moins présents », rappelle Sophie Huguet. Surtout en plein match de tennis.