JO 2021 : « L’une sera super heureuse et l’autre effondrée »… Entre Marie-Eve Gahié et Margaux Pinot, il n'y en aura qu'une à Tokyo

JUDO La championne du monde et la double championne d’Europe sont à la lutte pour une place aux JO de Tokyo. L’Euro portugais, prévu samedi pour la catégorie des -70 kg, sera crucial dans le choix final

Nicolas Stival, avec W. P.

— 

Marie-Eve Gahié et Margaux Pinot, à la lutte pour une place aux Jeux olympiques de Tokyo.
Marie-Eve Gahié et Margaux Pinot, à la lutte pour une place aux Jeux olympiques de Tokyo. — Sipa
  • Au judo, chaque pays ne peut envoyer qu’un ou une représentant(e) par catégorie de poids aux Jeux olympiques.
  • Dans la sélection féminine française, la lutte est incroyablement serrée entre Marie-Eve Gahié et Margaux Pinot, capables toutes deux de prétendre à l’or cet été à Tokyo.
  • Larbi Benboudaoud se confie sur ce casse-tête avant les championnats d'Europe de Lisbonne.

Six visages et une silhouette grisée. Dans un tweet du 6 avril, la Fédération française de judo présentait la future délégation féminine  aux Jeux olympiques de Tokyo. Au côté des taulières Agbegnenou, Buchard ou Malonga, un seul poste reste à pourvoir, chez les -70 kg. Le choix cornélien entre les deux vedettes planétaires de la catégorie – Marie-Eve Gahié (24 ans), championne du monde, et Margaux Pinot (27 ans), double championne d’Europe – doit être entériné à l’issue de l'Euro à Lisbonne, de vendredi à dimanche.

Et c’est Larbi Benboudaoud qui va devoir se coltiner cette mission impossible, après les combats de la catégorie programmés samedi. Comme si Pochettino devait absolument trancher entre Neymar et Mbappé. Sans pouvoir remplacer l’un par l’autre en cours de partie. 

« Elles le savent, elles ne sont pas en concurrence depuis deux jours, lance le directeur de la haute performance du judo français. Quand on est numéro 1 ou 2 mondiale de toute façon, on ne peut pas dormir. On espère envoyer les meilleures et on sait très bien que quoi qu’il arrive, quelle que soit la décision, elle sera dure à prendre parce que celle qui restera sur le carreau n’aura pas démérité. Ce sont des athlètes de haut niveau et le haut niveau est un système élitiste où il n’y a qu’une place à l’arrivée. »

Briller à Lisbonne : oui, mais pas seulement

Dans cet univers impitoyable, le vol pour Tokyo passera donc par le Portugal. Enfin, oui, mais pas tout à fait, dixit Benboudaoud : « Ces championnats d’Europe seront juste le point final de cette concurrence que l’on va observer dans sa totalité. Dans l’imaginaire, si l’une fait 3e et l’autre 2e, c’est la 2e qui part aux Jeux. Ce ne sera peut-être pas forcément ça. On ne s’arrêtera pas à un seul tournoi. On va analyser l’ensemble des saisons et des compétitions, voir qui elles ont affronté, etc... »

La Fédé de judo semble à deux doigts de créer un logiciel spécifique pour trancher entre deux athlètes capables l’une comme l’autre de revenir du Japon avec de l’or autour du cou. Le procédé est complexe, mais « intelligent » pour Benjamin Darbelet. Au cours de sa riche carrière, traversée sous le surnom gourmand de « bœuf bourguignon », le natif de Dijon a connu par trois fois les charmes de ces sélections au couteau, pour deux participations aux JO, en 2004 et 2008.

Le 29 août 2019 à Tokyo, Marie-Eve Gahié avait été sacrée championne du monde, Margaux Pinot (à droite) avait fini en bronze.
Le 29 août 2019 à Tokyo, Marie-Eve Gahié avait été sacrée championne du monde, Margaux Pinot (à droite) avait fini en bronze. - Tetsuya Kikumasa / AP / Sipa

Le dilemme actuel entre Gahié et Pinot le renvoie 17 ans en arrière, et à un duel en haute altitude chez les -66 kg...contre un certain Larbi Benboudaoud, médaillé d'argent aux Jeux de Sydney en 2000. « C’était ma première olympiade, rembobine Darbelet. Larbi et moi, c’était vraiment kif-kif. On fait un dernier tournoi pour nous départager en Biélorussie, et celui qui signe le meilleur résultat part aux Jeux. Là, on finit troisième tous les deux ! Comme il est vice-champion du monde et moi champion d’Europe, c’est lui qui est pris. Bon, vu que la fédé voulait absolument que j’y aille, j’ai été retenu en moins de 60 kg. »

Le Dijonnais digérera mal le régime et chutera dès le deuxième tour à Athènes. Mais il se reprendra quatre ans plus tard en revenant argenté de Pékin, après avoir repoussé la concurrence de Sébastien Berthelot en moins de 66 kg. Ses derniers Jeux puisque, monté en 73 kg, il subira en 2012 la loi d’Ugo Legrand, médaille de bronze à Londres.

« Grands écarts émotionnels »

« La concurrence fait avancer, reprend Darbelet, aujourd’hui reconverti dans le coaching personnel à la tête du Studio Alexis Vastine à Saint-Raphaël, dans le Var. La preuve, j’ai été médaillé puis Ugo aussi. Entre Gahié et Pinot, c’est très dur de choisir, ce sont les mêmes, aussi fortes l’une que l’autre. » Forcément, le « DRH » Benboudaoud se prépare à des moments difficiles. « Cela fait des grands écarts émotionnels puisque l’une d’entre elles sera super heureuse et l’autre va être effondrée, souligne le sélectionneur. C’est compliqué. Je n’appréhende pas ce moment parce que ça fait partie du job. Il faudra le faire même si c’est dur. »

Et l’amitié dans tout ça ?

Malgré cette situation propice aux chicayas, on peut se tirer la bourre sans détester, assure Darbelet, pas du genre à planter des aiguilles dans des poupées vaudous. « Mes concurrents, ce sont encore mes amis aujourd’hui. Oui, c’est compliqué : c’est un sport individuel, tu veux ta place et tout. Je donnais tout ce que je pouvais en compétition, mais je faisais abstraction du reste. Si tu commences à calculer en te disant " j’espère qu’il va perdre "... ».

Il n’a pas été possible d’interroger Gahié et Pinot sur le sujet (ni sur le reste d’ailleurs) mais pour Benboudaoud, « à ma connaissance, il n’y a aucune animosité ». « Il n’y en a pas en équipe de France, développe le champion du monde 1999. On fait très attention à ça. A partir du moment où elles sont dans le collectif olympique, elles respectent les règles, elles sont ensemble et on travaille sur la dynamique de groupe. C’est l’un de nos atouts. »

Contre-exemple français et duel épique japonais

Ceci dit, il est possible de tomber sur des psychodrames sans remonter jusqu'à l’époque de Coubertin. Par exemple, lorsque Frédérique Jossinet et Laetitia Payet se tiraient la bourre pour aller à Londres, en 2012. A l’époque, il n’y avait pas que 10 ans qui séparaient la première, médaille d’argent aux Jeux 2004, de sa benjamine. « Sérieusement, qui d’entre nous a le plus fort potentiel olympique, clamait Jossinet dans Le Monde ? Les étrangères que je croise régulièrement me disent que je suis super forte et que ça les arrangerait que je ne sois pas qualifiée aux JO ».

Ingérence étrangère ou pas, c’est bien Payet qui traversera la Manche, non sans quelques mots doux pour son aînée. « Je suis dans la force de l’âge [26 ans à l’époque]. Elle, je pense qu’il est temps qu’elle raccroche le kimono. La roue tourne. » Dans une version moins belliqueuse, et encore plus dramatique, on pense au duel épique remporté en décembre dernier par Hifumi Abe face à Joshiro Maruyama pour représenter le Japon à domicile cet été, en -66 kg.

Paris, c’est loin

« Ce sont deux monstres qui gagnent tout, détaille Darbelet, encore choqué par le scénario. Pour la dernière sélection, ils ont fait un combat qui s’est joué après 20 minutes de golden score ! A la fin, le sélectionneur Kosei Inoue, une légende du judo, était en larmes ! Quelque part, entre Marie-Eve et Margaux, c’est un peu pareil. Tu as deux filles sérieuses, qui ramènent des médailles, et gentilles aussi. Tu as souvent des affinités avec ces personnes, plus qu’avec des gens un peu branleurs. »

En résumé, on n’aimerait pas s’appeler Larbi Benboudaoud dans quelques jours. Même si la France est confrontée à des problèmes de riches chez des filles, bien plus que chez les hommes, où l’omniprésent Teddy Riner est le platane qui cache une forêt d’arbres bien plus frêles. Et même si, après tout, la « perdante » pourra se consoler en pensant aux Jeux de Paris, dans à peine trois ans. Benboudaoud met un ippon à cette thèse. « L’horizon 2024, ça vaut pour les petites jeunes. Mais quand tu es aussi bien classée, que tu es au top et que l’objectif est à portée de mains, l’instant T prévaut. » Et l’instant T, c’est maintenant.