« De l'ombre à la lumière » : Le film choc avec Michaël Jérémiasz qui retrace 150 ans d'histoire du sport et du handicap

HORS-TERRAIN L'ancien champion de tennis-fauteuil prépare un film sur les liens qui unissent le sport et la reconnaissance des personnes handicapées à travers le monde

Aymeric Le Gall

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Michaël Jérémiasz (deuxième en partant de la gauche) aux côtés de Jean-Baptiste Alaize, Elodie Lorandi et Tresor Makumba.
Michaël Jérémiasz (deuxième en partant de la gauche) aux côtés de Jean-Baptiste Alaize, Elodie Lorandi et Tresor Makumba. — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », « 20 Minutes » explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • L’ancien champion de tennis-fauteuil Michaël Jérémiasz et le réalisateur Philippe Fontana préparent actuellement un film intitulé « De l’ombre à la lumière ».
  • Les deux amis veulent montrer à quel point le sport a permis de faire avancer la cause du handicap partout dans le monde depuis plus de 150 ans.

Monter un projet audiovisuel d’envergure relève souvent du parcours du combattant. Ça, l’ancien athlète handisport Michaël Jérémiasz et son ami et réalisateur Philippe Fontana le savent mieux que quiconque. Encore plus quand il s’agit de vendre un sujet sur le handicap, que les plus cyniques du milieu qualifieront de « peu bankable ».

Alors, pour mener à bien leur ambition, celle, dixit le multiple médaillé paralympique en tennis-fauteuil, de faire « des films engagés, des films à impact, des films qui parlent de minorités opprimées et dont on ne parle pas, peu ou mal », ils ont décidé de prendre les choses en main et de créer leur propre boîte de production. Baptisée « Les Gros Films », elle a vu le jour en 2019.

Ainsi, après s’être fait la main sur des mini-métrages traitant de diverses manières des personnes en situation de handicap, les deux amis se sont lancés dans une aventure d’une envergure qui n’a d’équivalent que leur ambition : marquer un tournant dans la question de l’acceptation des personnes handicapées dans nos sociétés en racontant 150 ans d’histoire du handicap par le prisme du sport. Le docu, intitulé « De l’ombre à la lumière », devrait voir le jour d’ici la fin de l’année 2021.

Le sport comme outil d’insertion pour les personnes handicapées

« On va aller à la rencontre d’hommes et de femmes qui se sont battus pour leur droit, pour l’accès à une salle de sport, à un club, à une vie sportive et donc sociale et qui, par leurs combats, ont réussi à ouvrir des portes pour le plus grand nombre », présente Jérémiasz. Des premiers Jeux pour les sourds en 1924 aux premiers Jeux paralympiques de 1960 à Rome en passant par le succès d’audience des Jeux de Londres en 2012, nos deux amis veulent emmener le public à découvrir comment l’histoire du sport et du handicap sont intimement liées.

Pour se faire, en plus du soutien financier de Canal +, de la Fédération française du sport adapté et l’Agence nationale du sport, les deux compères ont lancé une campagne de crownfunding qui a permis de récolter pas moins de 150.000 euros. « On voulait créer une sorte de communauté d’esprit et d’intérêts avec des gens qui ont envie de faire avancer les choses et de bousculer le regard de la société sur la question du handicap », décortique Philippe Fontana. « Le but était de mobiliser au-delà du cercle des personnes handicapées. Ça a très bien marché, c’est une véritable fierté », se félicite quant à lui Michaël Jérémiasz.

Michaël Jérémiasz était le porte-drapeau de l'équipe de France aux Jeux Paralympiques de Rio, en 2016.
Michaël Jérémiasz était le porte-drapeau de l'équipe de France aux Jeux Paralympiques de Rio, en 2016. - JACQUES DEMARTHON / AFP

« Il y a 150 ans, nous étions des bêtes de foire »

Pourquoi traiter la question par le prisme du sport ? Parce qu’ils se sont rendu compte que le sport avait permis de faire avancer la cause du handicap partout dans le monde et de normaliser la perception qu’ont les gens des personnes handicapées. « A titre personnel, le sport m’a permis de me rendre compte que j’étais capable de réaliser des choses, d’être heureux, de découvrir mes propres limites et pas celle que la société m’a imposées », témoigne Jérémiasz. Il mesure d’ailleurs le chemin parcouru depuis un siècle et demi : « Il y a 150 ans, nous, les handicapés, étions des bêtes de foire. Il y a des récits historiques qui retracent les conditions de vie des personnes handicapées à cette époque-là. Elles étaient perçues comme des abominations divines ».

Il faudra attendre les débuts de l’ère industrielle et les guerres de la fin du 19e siècle et du 20e siècle, avec leur lot de mutilés, de gueules cassées et d’accidentés du travail, pour que la société cesse enfin de cacher celles et ceux que jusque-là elle ne voulait pas voir. « C’est le début de l’Etat-providence qui commence à jouer son rôle. On va commencer à considérer et accompagner les personnes que la société a rendues infirmes et le sport va vite embrayer », dit le réalisateur. « La vie que j’ai pu avoir ces 15-20 dernières années en tant que sportif, puis de sportif de haut niveau, c’est grâce à ces personnes-là qui se sont battues pour la condition des handicapés dans le monde », applaudit Jérémiasz.

Les Jeux paralympiques de 2016 et le carton d’audience

Pour Philippe Fontana, « le sport devient un outil de communication pour apparaître aux yeux de tous ». Le point d’orgue étant sans conteste les Jeux Paralympiques de Londres en 2012 qui, selon Michaël Jérémiasz, « ont révolutionné le paralympisme ».

« L’idée de notre film, détaille-t-il, c’est aussi de chercher à comprendre pourquoi un tel succès. Qu’est-ce qui a fait qu’il y a eu des records d’audience sur Channel 4, des stades pleins, qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui on voit chaque jour à la télé des handicapés, du parasport de manière banale. Ça fait totalement partie de la société anglaise désormais et pour ça les Jeux ont été un formidable accélérateur. »

Les Jeux Paralympiques de Londres ont impulsé un profond changement dans la société britannique vis-à-vis de la question du handicap.
Les Jeux Paralympiques de Londres ont impulsé un profond changement dans la société britannique vis-à-vis de la question du handicap. - IAN KINGTON / AFP

« On s’est rendu compte sur ces trois, quatre dernières décennies, que les Jeux paralympiques, quand ils sont diffusés à la télé, deviennent une fenêtre d’exposition du handicap et pas seulement du sport. J’ai la faiblesse de penser que ça influe petit à petit sur le public. Et le public c’est la société », pose le réalisateur. Les chiffres en attestent. Quand en 2016, à l’occasion des Jeux de Rio, France Télévision décide d’accorder une vraie place aux Jeux paralympiques sur ses antennes, le carton d’audience est au rendez-vous.

Les 700 heures de diffusion des Jeux pour valides ont rassemblé 40 millions de téléspectateurs quand les Jeux paralympiques attiraient de leur côté 13,6 millions de personnes pour seulement 100 heures de diffusion. CQFD. Comme le dit Fontana, « ça prouve bien que la société est prête à voir des corps différents du sien ». De son côté, et pour la première fois de son histoire, le CNOSF a annoncé mercredi que l'équipe de France ne ferait qu'une à l'occasion des prochains Jeux de Tokyo, sans distinction entre athlètes olympiques et paralympiques. Plus qu'un symbole, une manière de démontrer dans les faits « l’importance et la force de l’inclusion à travers cet outil magnifique qu’est le sport », selon Marie-Amélie Le Fur, la présidente du comité paralympique.   

Paris attendu au tournant en 2024

A trois ans des Jeux de Paris, Jérémiasz et son acolyte espèrent que la France sera au rendez-vous de l’enjeu sociétal. « On a là une merveilleuse occasion de montrer que la société française est capable, pas parce qu’on l’a forcée mais qu’elle en a envie, de célébrer des athlètes paralympiques. Il faut se demander comment on peut se servir des Jeux Paralympiques de 2024 pour transformer la société française sur la question du handicap. Si on y parvient, on aura bien avancé. Et sinon on aura juste fait de beaux Jeux. Mais j’ai la sensation que l’humanité attend autre chose que de faire de beaux Jeux. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’on y arrive. » 

A commencer par ce film, donc, qu’il espère pouvoir à terme projeter « dans toutes les écoles de la République ». « Notre documentaire a une vraie visée pédagogique, embraye le réalisateur, que la question du handicap a toujours intéressé. On veut sensibiliser les plus jeunes car c’est dans les écoles qu’on construit la société de demain. Mieux on connaît son passé, plus on a de chance d’appréhender son présent et d’envisager son futur. » « Je voudrais que ce film soit un tournant sur la question de l’acceptation et la normalisation du handicap, n’hésite pas à dire l’ancien athlète. On veut d’une certaine manière qu’il y ait un avant et un après. On veut apporter notre pierre à l’édifice. » Et avec eux les quelques 700 généreux donateurs qui ont aidé à financer ce film hors du commun.