« Captain Ali », le sport comme bouée dans le plus grand camp de réfugiés du Moyen-Orient

HORS-TERRAIN A l’occasion de la Journée internationale du sport au service du développement et de la paix, mardi 6 avril, «20 Minutes» vous propose de découvrir l’histoire d’Ali, un Syrien qui donne des cours de sport pour les enfants dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie

Nicolas Camus

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Ali en pleine séance de kickboxing avec des enfants.
Ali en pleine séance de kickboxing avec des enfants. — Peace and Sport
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », « 20 Minutes » explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • A l’occasion de la 9e Journée internationale du sport au service du développement et de la paix, mardi 6 avril, voici aujourd’hui l’histoire d’Ali, un Syrien qui donne des cours de sport pour les enfants dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie.
  • Arrivé en 2013 dans ce camp, Ali devenu un des éducateurs de l’organisation Peace and Sport, créée en 2007 et qui œuvre sur tous les continents.

Lorsqu’il arrive en 2013 dans le camp de Zaatari, au nord de la Jordanie, Ali est un jeune homme de 21 ans qui a vu tous ses projets réduits en poussière en même temps que les murs de sa maison. Le Syrien est aujourd’hui une personne connue de tout le monde ou presque dans le plus grand camp de réfugiés du Moyen-Orient, relais privilégié du HCR pour sa dernière campagne sur la sensibilisation aux violences faites aux femmes. Un statut de « leader communautaire » acquis grâce à son implication dans le programme « Live Together » de l’organisation Peace and Sport, qui fait du sport un outil pour promouvoir la paix.

L’histoire d’Ali est à la fois hors du commun et d’une terrible banalité dans un pays ravagé par la guerre civile depuis de longues années. Contraint d’arrêter ses études d’ingénieur à Damas et de fuir le domicile familial de Daraa, dans le sud du pays, après un bombardement, il s’est retrouvé sans rien du jour au lendemain, comme des centaines de milliers de compatriotes.

« On est partis de nuit, avec un seul sac, pour arriver dans ce camp au milieu du désert, nous raconte-t-il par mail. A cette époque, il n’y avait que des tentes et pas d’électricité. On recevait de la nourriture deux fois par jour mais il n’y avait aucune activité, pas d’école et bien sûr pas d’université. C’est là que j’ai arrêté d’étudier et que je suis devenu un « réfugié ». »

Ali en balade dans le camp de Zaatari.
Ali en balade dans le camp de Zaatari. - Peace and Sport

Quatre ans plus tard, alors que ce camp qui devait être provisoire s’est développé de manière tentaculaire avec des centres médicaux, des écoles et des commerces de fortune, Ali participe à un séminaire de Peace and Sport, qui monte un programme dans le camp et cherche des éducateurs. Sa personnalité attire tout de suite l’attention. « Il s’est particulièrement distingué sur plusieurs aspects, se souvient Laurent Dupont, le directeur général de l’organisation. Il dégage quelque chose, a une grande motivation, une capacité relationnelle extraordinaire et il a beaucoup travaillé pour arriver là où il en est. Par exemple, il ne parlait pas anglais en arrivant dans le camp et il fait aujourd’hui partie des meilleurs dans ce domaine. »

17 ans dans un camp en moyenne…

Depuis, Ali donne des cours de kickboxing – sport qu’il a un peu pratiqué en Syrie – à des enfants majoritairement âgés de 9 à 14 ans. Avant la pandémie, qui a comme partout modifié le quotidien, ils étaient 300, chaque semaine, à bénéficier des programmes mis en place par Peace and Sport, qui propose également du tennis de table et du teqball (une variante du tennis-ballon qui se pratique sur une table de ping incurvée). Le rôle de l’éducateur va au-delà de la simple activité physique, bien sûr. Il s’agit davantage d’éducation et de vivre ensemble.

« Le sport est un super outil de paix, estime Ali. Il permet de transmettre des valeurs positives. Comme vous pouvez l’imaginer, la vie dans un camp est très difficile. Les enfants sont à fond, ces entraînements sont des moments de liberté pour eux. Les parents nous disent que cela a un effet positif sur eux, qu’ils sont plus épanouis, plus optimistes. »

Ali encadre principalement des enfants de 9 à 14 ans.
Ali encadre principalement des enfants de 9 à 14 ans. - Peace and Sport

Lui-même a trouvé là un moyen de se rendre utile et de dépasser, autant que possible, sa condition. D’ailleurs, depuis l’apparition du Covid, il a diversifié ses activités en proposant ses services au Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés et à l’armée jordanienne pour répandre des messages de prévention et participer à la distribution de gel hydroalcoolique et de masques. « Ali a fait le choix d’être actif au quotidien au sein du camp. Cela lui permet de construire son avenir, même s’il passera probablement une grande partie de sa vie à Zaatari », dit Laurent Dupont, qui rappelle qu’aujourd’hui, un réfugié passe en moyenne 17 ans dans un camp.

Modèle de résilience, le jeune homme est pris en exemple par Peace and Sport pour mettre en avant son action – « mais des Ali, il y en a plein d’autres », tient à préciser le DG. Un documentaire, intitulé « Captain Ali » a été tourné avec la boîte de production de l’entreprise française MyCoach, et diffusé en décembre dernier sur Canal +. On y découvre également Nasren, une femme originaire de Daraa comme lui, qui donne des cours de self defense à de petites filles. Un sacré défi dans la culture traditionnelle syrienne. « Nasren est un modèle pour elles, salue Ali. Ses cours sont un fantastique moyen de les valoriser. En tant que père de deux filles, je trouve important de leur offrir de nouvelles opportunités. »

« Dans le camp, les filles et les garçons ne peuvent pas forcément pratiquer le sport ensemble. Il était donc important pour nous de former une coach femme afin d’inclure les filles dans notre programme, ajoute Laurent Dupont. Nasren, par son action, souhaite contribuer à l’autonomisation des jeunes filles et des femmes dans le camp. Le sport leur permet d’exister, de prendre confiance en elles. »

Près de 80.000 réfugiés aujourd’hui à Zaatari

Et finalement, c’est toute la communauté qui en tire les bénéfices. Le sport est là pour créer de l’interaction sociale, du dialogue entre les enfants mais aussi avec les parents. « Si vous laissez un village sans aucune activité, chacun reste chez soi. Organisez un match et vous réunirez des gens qui ne seraient peut-être jamais rencontrés autrement, illustre Laurent Dupont. Le sport a cette capacité unique d’unir les gens, et c’est vrai aussi dans un camp de réfugiés. »

Aujourd’hui, Zaatari compte près de 80.000 réfugiés. Des enfants y naissent chaque jour, et ne connaîtront rien d’autre avant longtemps. Voire y resteront toute leur vie, si l’État jordanien décide de transformer le camp en « vraie » ville une fois le conflit syrien terminé. Ali, lui, rêve de retour chez lui, dans un pays en paix, où il pourrait mettre à profit ce qu’il a appris dans cette vie qu’il n’a pas choisie. « Le sport est un langage universel, qui vous apprend beaucoup, dit-il. J’espère que j’aurai l’occasion de partager ces valeurs et d’améliorer la vie de ma famille. »