Ski alpin : « On a tellement sacralisé le gros globe qu'il ne fallait pas en parler », raconte Alexis Pinturault après son sacre

INTERVIEW Vainqueur du gros globe de ski alpin, Alexis Pinturault revient pour « 20 Minutes » sur son exploit ainsi que sa fin de saison laborieuse

Propos recueillis par William Pereira

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Alexis Pinturault
Alexis Pinturault — Gabriele Facciotti/AP/SIPA
  • Alexis Pinturault a remporté son premier globe de cristal à 30 ans.
  • Il met un terme à 24 ans de disette pour la France en ski alpin.
  • Mais tout n'a pas été simple. Après un début de saison quasi parfait, Pintu a eu du mal à conclure. Il revient sur ses dernières semaines laborieuses.

Les vacances approchent pour Alexis Pinturault​, mais ce n’est pas encore tout à fait ça. Le récent vainqueur du globe de cristal en ski alpin honore une éreintante tournée médiatique à Paris qui ne lui offre pour le moment que peu de repos. La journée de mardi s’est terminée à minuit pour le Français, et mercredi s’annonçait aussi chargée. A notre arrivée sur place, d’autres confrères attendent leur tour pour parler à « La Bête » dans une ambiance style cabinet médical. Pintu nous aurait demandé notre carte Vitale qu’on en aurait été guère surpris. Finalement, notre tour arrive. Quand il nous rejoint dans une petite pièce ensoleillée avec vue sur la Madeleine, le skieur vient de répondre à un million de questions. Mais il encaisse facilement. Interview avec un costaud.

On a l’impression de participer à un vaste interrogatoire frisant la torture psychologique. Pas trop émoussé par le flot de questions ?

Non, c’est nécessaire. Le contexte fait que c’est difficile pour beaucoup de fédérations et le ski en fait partie. Cette année les stations étaient fermées, c’est beaucoup d’argent qui ne rentre pas. Donc c’est important pour tout le monde y compris moi de prendre le temps de parler.

Parlons de vous, donc. Est-ce que vous réalisez ce que vous venez d’accomplir en dépit de cette ébullition médiatique depuis l’obtention du gros globe ?

J’ai eu le temps de réaliser, oui. Il me reste encore quelques jours à fond mais ce n’est plus du sportif. Après ça, je pourrai me reposer et de prendre du recul. Mais j’ai parfaitement réalisé, oui. C’est un moment remarquable qui restera un des plus beaux de ma carrière.

Vous vous sentez délesté d’un poids après ce succès ?

Pas vraiment dans le sens où certes, ça a toujours été un objectif et j’ai toujours essayé de faire le nécessaire pour l’accomplir. Mais ça ne fait réellement que trois saisons qu’on est parfaitement prêt à jouer ce gros globe. L’an dernier, il y a l’arrivée du Covid qui a tronqué la saison et qui m’a vachement handicapé au moment où les choses se sont arrêtées. Mais cette année les choses ont fonctionné. Je n’ai pas envie de dire que c’est un soulagement, mais quand on atteint des objectifs de carrière, c’est forcément une étape que l’on franchit. Là, il y a la période d’euphorie, derrière il faudra une période d’assimilation et après une autre où on trouvera de nouveaux objectifs.

Vous avez mis un terme à une des plus grandes « lose » du sport français avec ce gros globe [aucun Français ne l’avait remporté depuis vingt-quatre ans]. Quel conseil vous donneriez à un tennisman français qui arriverait (un jour) en finale à Roland-Garros ou un coureur du Tour de France en passe de jouer le maillot jaune avant une étape reine ?

Dans le sport, il ne faut jamais rien lâcher, notamment sur les épreuves qui se jouent sur le long terme. Pour un Grand Chelem, il faut gagner un nombre de matchs conséquent. Pareil pour le Tour, trois semaines, c’est hyper long. Ça ne se construit pas sur une seule étape. Quand on joue des classements, il ne faut rien lâcher. Même dans les moments difficiles, il faut faire le dos rond et rester concentré un maximum, se botter un peu le cul. C’est ce que j’ai fait cette année. Les moments où tout va bien, où l’on se sent frais et fort, c’est facile. Là où ça se corse, c’est quand on se sent fatigué ou moins bien psychologiquement. C’est dans ces fameux « jours sans » qu’il faut arriver à passer outre pour faire un résultat malgré tout. C’est le plus dur et ça finit par faire la différence.

Vous évoquiez la fin de saison 2019-2020 raccourcie à cause du Covid. Cette année vous avez bénéficié de l’annulation des finales en vitesse. Il y a finalement une justice en ce bas monde…

Bien sûr. La grosse différence c’est que cette année on sortait d’un week-end de technique après lequel j’étais quand même en tête du général. L’an dernier, c’était sans arrêt la balance et finalement tout s’est arrêté quand la balance n’était pas penchée de mon côté. Cette année, j’ai été en tête presque du début jusqu’à la fin, donc la situation était légèrement différente. C’est sûr que dans une carrière, dans une saison, dans une vie, il y a des choses qui tournent plus ou moins en votre faveur. Là, c’était mon année.

Avant les larmes de joies il y a eu celles d’angoisse à Kranjska Gora. A quel niveau de pessimisme vous situez-vous quand vous loupez cette seconde manche ?

(Rires) Relativement haut ! Après coup, je réalise quand même que j’étais en train de faire une super saison, parmi les meilleures de ma carrière pour ne pas dire la meilleure. Mais au moment où ça se passe et la manière dont ça se passe font qu’il y a beaucoup de tensions présentes. Je me souviens que la pression venait de toutes parts à Kranjska : des coachs, des partenaires et de moi-même forcément. Au fond, la pression individuelle qui grandit parce que les choses arrivent à leur dénouement, j’ai l’habitude de la gérer.

Par contre ce qui était nouveau, c’était cette pression du monde extérieur, des gens qui m’entourent de manière globale. Il y a même eu des gens que je ne côtoie pas tant que ça qui me mettaient une certaine pression alors que d’habitude, il n’y en avait pas du tout. Le fait qu’eux soient stressants me stressait et rendait la situation stressante, en tout cas davantage qu’elle n’aurait dû l’être. Mais c’est aussi ce qui nous a permis de réfléchir et surtout de calmer tout ça pour mieux rebondir.

Comment se matérialisait cette pression extérieure ? Vous parliez H24 du globe de cristal ?

Non, au contraire ! On n’en parlait pas du tout. On avait l’impression que c’était tellement sacralisé qu’il ne fallait surtout pas en parler. C’était devenu un truc dont il ne fallait pas prononcer le nom pour ne pas porter la poisse (rires). Concrètement, c’était David Chastan [directeur de l’équipe de France masculine de ski alpin] qui par exemple venait me voir après les réunions du soir pour rester à côté de moi trois quatre minutes, mais des longues minutes. Vous savez, les minutes où finalement il essaye de me faire passer un message qu’il n’a jamais essayé de me faire passer sur le reste de la saison. En temps normal, après ces réunions, David ne venait jamais me voir. Les choses étaient claires, on se faisait confiance et les choses s’arrêtaient là. Là, les dernières courses, après Kranjska Gora, il restait. Et il me disait des choses comme « il faut y aller, tu vas y arriver »…

Des choses qui n’étaient pas dans votre routine…

Des choses pas du tout routinières, non. Pareil avec des partenaires qui me disaient « allez, tu vas y arriver », etc. Comme si les gens, au lieu de garder la pression, essayaient d’être gentils et du coup me donnaient leur pression à eux. C’était très communicatif.

Comment avez-vous vécu la semaine des annulations avec cette attente ? Et qu’est-ce que vous avez changé pour reprendre le dessus sur cette pression pour finir en beauté ?

Après Kransjka on a tous réalisé ce qu’il se passait par rapport à toute cette pression qu’on me transmettait et qui me rajoutait un sac à dos supplémentaire pas nécessaire. Ces quelques jours nous ont permis de calmer tout ça. De mon côté, j’ai pu me reconcentrer sur moi-même, sur la performance pure, sur mon ski, mon envie, ma motivation, et pas tout ce qui pouvait m’entourer. D’être plus détaché de tout ça. Mais ça a été possible grâce aux efforts de tous.

Il ne manquait que l'or mondial à Alexis Pinturault
Il ne manquait que l'or mondial à Alexis Pinturault - AOP

Avant tout ça, il y a un moment charnière dans votre saison, c’est ce géant des Mondiaux où vous réalisez une première manche de fou en reléguant les trois quarts du plateau à deux ou trois secondes avant de partir à la faute en début de seconde. A quel point cet événement a impacté votre fin de saison difficile ?

Je pense qu’il y a un peu un coup du destin là-dedans. Aux Mondiaux​ ça se passe comme ça et je sors à la deuxième manche. Et au bout du compte, je me retrouve dans le même cas de figure en finale. Je gagne la première manche, mais cette fois ça fonctionne et ça débouche sur les titres remportés ce jour-là. Le parallèle est saisissant. Les Mondiaux m’ont apporté de la frustration parce que le titre mondial était aussi important à mes yeux. J’avais déjà l’argent et le bronze sur ces Mondiaux donc j’ai essayé d’aller chercher le titre. Ça a forcément été un moment difficile qu’il a fallu assimiler avant de rebondir mais il m’a servi en ce jour clé de la finale du géant de Lenzerheide.

Vous y repensiez à cette sortie de piste au moment de vous élancer pour la seconde manche du dernier géant de la saison ?

Automatiquement on y repense. Je me dis que je suis dans la même situation, mais ça ne m’a pas vraiment dérangé au point d’avoir fini par en faire complètement abstraction. J’ai su me dire « oui, ça s’est passé comme ça aux championnats du monde, mais tu skiais très vite, à la finale tu skies très vite. Hors Mondiaux tu n’es pas sorti sur cette discipline depuis deux ou trois ans, donc ça n’arrivera pas à toutes les courses. » Statistiquement, il n’y avait pas de raisons pour que ça arrive une ou deux fois dans le même hiver. Je suis revenu à des choses simples et notamment à la manche que je devais sortir pour atteindre cette victoire.

Vous venez de fêter vos 30 ans avec un globe de cristal, c’est plutôt pas mal. Comment voyez-vous la suite de votre carrière ? Vous songez à vous entraîner différemment ou pour le moment, RAS, le corps va bien ?

On a changé pas mal de choses il y a quelque temps pour aller chercher ce gros globe. Maintenant je me sens épanoui dans toute cette structure, dans la manière dont elle fonctionne. Il y aura forcément des adaptations en fonction des erreurs commises afin de ne plus les répéter. C’est comme ça. On continue d’apprendre sans cesse.