Vendée Globe : Entre exaltation et fatigue extrême, quel sprint final pour l’avant de la flotte ?

VOILE Le Vendée Globe n'a jamais été aussi serré et promet un sprint final de dingue à tous les étages

William Pereira

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Et si l'arrivée ressemblait au départ?
Et si l'arrivée ressemblait au départ? — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • La flotte du Vendée Globe aborde le dernier quart de course
  • Yannick Bestaven a une option sur la victoire mais la route est encore longue
  • Derrière, c'est extrêmement serré pour la 2e place et pour les places dans le top 5. Le sprint final s'annonce tendu

Difficile de faire plus symbolique. Au pointage de 9h, ce jeudi, Charlie Dalin, Damien Seguin et Thomas Ruyant, alors respectivement 2e, 3e et 4e du Vendée Globe, se tenaient en à peine deux milles après une descente de l’Atlantique et la traversée complète de deux autres océans. Une situation loin d’être isolée cette sur cette édition de la course où se sont succédé épisodes de chasse, de regroupement et de bord à bord en tête de flotte ainsi que dans le groupe des poursuivants. Avec, en point d’orgue, les images de Boris Herrmann et Jean Le Cam, côte à côte à l’heure de fêter Noël au beau milieu du Pacifique. Le même Le Cam qui se marrait mercredi de cette navigation en peloton.

« Avec le groupe, on ne peut pas se quitter. C’était un pacte qu’on a fait. Damien [Seguin, à l’origine dans le « gruppetto »] s’est barré un peu mais on va revenir un peu sur lui je pense. Parfois, il y en a un qui s’énerve. Benjamin [Dutreux], il s’énerve de temps en temps, il prend les devants. Alors, parfois je l’appelle, et je lui dis : "Benjamin, c’est quoi le pacte qu’on a fait ? Ça ne va pas ou quoi, tu prends tes aises, à ton âge ! Tu reviens par ici. On a un pacte." » Autant de bizarreries qui valent à l’Everest des mers un nouveau surnom, celui de régate autour du monde. « On est sur une édition un peu particulière, admet le directeur de course Jacques Caraës. On n’aurait pas imaginé avoir un peloton aussi serré sur le retour dans l’Atlantique. »

La météo a mis les foilers en échec

Une explication majeure à cela. Les systèmes météo, notamment ceux des mers du sud, n’ont a aucun moment (ou si peu) créé des conditions de mer plate propices au décollage des foilers et donc aux gros écarts. Si bien que, ose le lauréat de 2004-05 Vincent Riou, « on peut tout à fait se retrouver avec un bateau à dérive sur le podium aux Sables d’Olonne ». Damien Seguin en est la preuve. Deuxième toute la journée de mercredi et actuel 4e de la course, il est dans le coup derrière Ruyant et Dalin, dont les machines hyper sophistiquées ont été abîmées par la mer. Et il fait partie de ceux qui se complaisent dans cette régate géante. « C’est stimulant. Moi qui viens de la régate olympique, j’aime bien ça. Aujourd’hui, je suis plus chassé que chasseur et c’est stimulant. Ça te porte, ça te pousse à donner le meilleur de toi-même et à essayer de bien réfléchir, donc c’est galvanisant. » Jacques Caraës s’en frotte les mains, car l’intérêt sportif de la course en sort grandi.

« Lorsque la flotte est trop étalée, on perd un peu ce facteur, surtout dans les mers du sud. Là, le fait d’être groupés a permis à chacun d’aller un peu au-delà de ce qu’il avait pu imaginer. Le fait d’avoir de la concurrence directe, même par petits groupes, permet de s’étalonner, de vouloir toujours gagner un petit peu par rapport à l’autre. On le voit d’habitude assez peu dans les mers du Sud et pourtant là, on a vu qu’il y avait une compétition qui s’est faite dans ces zones où on est plutôt naturellement "conservateurs". Sportivement c’est très bien. »

L’ombre du burn-out

En bon vétéran de guerre qu’il est, Vincent Riou recommande néanmoins à ses pairs de ne pas en faire trop, sous peine de sombrer dans un burn-out fatal à l’heure du sprint final. « Il faut réussir à trouver des moments pour s’enlever un peu la pression de la compétition, se détacher de la course parce que sinon tu t’épuises et ça, c’est très dur à faire quand il y a du monde autour vu qu’on est formatés pour la compétition… T’apprends quand même sur des courses comme la Solitaire à ne rien lâcher pendant trois, quatre jours. Et là, aller à l’encontre de ça, c’est très dur. »

Difficile mais indispensable de jouer contre-nature, quitte à faire un roupillon pour retrouver des forces en vue de manœuvres à venir. De toute façon, si les marins ne vont pas vers lui, Morphée vient inlassablement à eux. Yannick Bestaven en sait quelque chose : en début de semaine, le leader du Vendée Globe s’est endormi comme une masse en oubliant de mettre son réveil. Coup de bol ou plutôt coup double, il a repris dans cette affaire 40 milles à Charlie Dalin et quelques forces. Riou, toujours : « Il y a des sections de parcours où il faut être capable de se dire : bon bah là, il va pas se passer grand-chose, j’oublie un peu le truc, je me repose, je passe à autre chose. J’arrête d’être focus à 200 % sur ma course, sur mon concurrent sur ma vitesse, sur sa vitesse… Quelques heures seulement, c’est jamais très long, mais c’est nécessaire. »

Un paramètre que semble avoir parfaitement saisi le premier de la flotte, qui se sait sous la menace d’un retour du tandem Dalin-Ruyant, d’après les dernières estimations. « Il ne faudra pas stresser, il faudra garder la tête froide parce que je vais reperdre beaucoup », a prévenu le marin rochelais, qui s’attend à « 24/48h difficiles ». Car, explique Vincent Riou, si les batailles à haute vitesse avec les concurrents et les grandes manœuvres engendrent leur lot de pression et de débauche physique, les phases sans vent sont peut-être encore pires quand on sait sa position menacée au classement.

« Quand il n’y a pas d’air, il peut y avoir des écarts de vitesse avec les autres et là, toi t’es au taquet parce qu’il faut être le premier à sortir de la molle, le premier à redémarrer et tu sors jamais de cette machine infernale… » 

Vers une arrivée groupée aux Sables

Stress d’autant plus grand que l’est le peloton de ce Vendée Globe 2020, où d’ici la fin de la remontée de l’atlantique, on peut très bien passer de la 4e à la 10e place et vice-versa. L’exemple de Louis Burton est saisissant : 11e la semaine dernière, le voilà désormais en bonne position pour s’immiscer dans le top 4. Riou : « dans la tête des marins, faire 4 ou 10 ou 12 c’est pas du tout pareil. Il y en a pas mal qui vont se mettre beaucoup de pression parce que certains n’imaginaient pas pouvoir jouer ces places-là. On va voir des mecs qui vont tout donner, prendre des risques, prendre des gamelles, faire des trucs d’enfer. Ça va donner un super match », pour lequel les foules semblent se passionner. « On a des chiffres très impressionnants de suivi de la course et ça fait très plaisir », se réjouit Jacques Caraës.

On ne vous surprendra pas en vous confessant notre addiction aux multiples pointages quotidiens (que la touche F5 du clavier nous pardonne), qui plus est à l’aube de ce sprint final de dingo, dont la seule certitude réside dans son unicité. « Je crois qu’on aura forcément une arrivée groupée, conclut le directeur de la course. On a la chance de pouvoir envisager plusieurs arrivées en moins de 24 heures. Et du coup ça va donner aussi beaucoup de piment à ces arrivées puisque rien ne sera joué. Il y a aussi l’histoire des temps compensés à l’arrivée. On va vivre une arrivée de Vendée Globe un peu inédite. »