Vendée Globe : « Parfois, je me lève en me demandant ce que je fous là », confie Damien Seguin

INTERVIEW Le Nantais (41 ans), premier skipper handisport sur la course mythique, est contre toute attente dans le quatuor de tête en ce moment. Il raconte son quotidien fait de hauts et de bas

David Phelippeau

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Damien Seguin le jour du départ du Vendée Globe.
Damien Seguin le jour du départ du Vendée Globe. — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • Damien Seguin, qui réalise son premier Vendée Globe, est l’invité surprise de la tête de course.
  • Le skipper nantais, handicapé de la main gauche, est aussi le premier des bateaux qui n’ont pas de foils.
  • Pour 20 Minutes, il raconte son quotidien fait de hauts et de bas.

C’est l’invité surprise de la tête de course. Troisième mercredi quand nous l’avons joint au téléphone, Damien Seguin ( APICIL), premier skipper handisport sur un Vendée Globe, fait partie du quatuor des ténors de la course autour du monde. Deuxième il y a quelques heures, le Nantais est repassé quatrième très récemment. Une sacrée performance pour ce bizuth (41 ans) qui – si tout va bien – pourrait couper la ligne d’arrivée aux Sables d’Olonne tout début février. Interview.

Le Nantais Damien Seguin.
Le Nantais Damien Seguin. - Fred TANNEAU / AFP

Avant le départ, si on vous avait dit que vous seriez dans le quatuor de tête à peine un mois de l’arrivée, vous y auriez cru ?

Non, et je me serais dit qu’il devait y avoir un sacré problème sur la flotte pour en être là. Finalement, non, force est de constater que je suis dans ce trio en ce moment et que cette place je ne suis pas en train de la voler. Je navigue bien. Je profite parfaitement des choix tactiques et stratégiques que j’ai faits, et de mon bateau. Je n’ai pas à rougir ou à dévaloriser ce que je fais.

Vous êtes un bon outsider, c’est ce que vous dites ?

Aujourd’hui, depuis le début de ce Vendée Globe, j’ai été plusieurs fois cinquième ou quatrième et j’ai toujours réussi à revenir. Je ne peux pas faire partie des favoris car je suis un bizut' déjà. Et puis, a priori, je n’ai pas le bateau pour gagner.

Et vous êtes premier avec un bateau sans foils [appendices sur le côté du bateau qui servent à gagner de la vitesse] ?

C’est une fierté. C’est un classement que je visais. Etre devant Jean Le Cam et les autres bateaux à dérive, ça prouve que pour l’instant j’ai bien navigué. Il y a une semaine je leur ai faussé compagnie, je suis parti devant et j’ai gardé mon avance.

Vous vous surprenez un peu ?

Forcément parce que la longueur du Vendée Globe, c’est nouveau pour moi. Je ne savais pas comment j’allais me situer sur cette course. Au final, j’arrive à m’adapter et je me rends compte que j’ai la longueur de cette course dans les jambes.

Cela peut donner plus d’ambition pour la suite ?

Pourquoi pas ? Le scénario météo est tellement compliqué. Il peut se passer tellement de choses dans la montée de l’atlantique sud. C’est tellement aléatoire. Il va falloir être prêt à un peu tout et avoir un peu de chance. Je peux très bien passer deuxième dans quelques heures comme reculer au classement.

Parlez-nous du passage du cap Horn ?

Pour tous les bizuts, tous les passages du cap Horn c’est quelque chose qui marque. C’est quelque chose qu’on attend et on fait le Vendée Globe aussi pour ça. Et là, pour moi, ça a fait suite à pas mal de semaines de navigation intenses durant lesquelles on n’a pas eu beaucoup de répit. J’ai un peu tout lâché à ce moment-là, c’est naturel, humain. C’était beaucoup d’émotions.

Et que voit-on quand passe au cap Horn ?

Je suis passé trop loin pour le voir. Mais, c’est surtout un point symbolique. On met le clignotant à gauche pour remonter dans l’atlantique sud et retrouver des conditions un peu meilleures, et surtout on est en route vers la maison. On termine avec le sud qui est interminable. C’est la fin d’une aventure, le début d’une autre.

Vous avez reçu beaucoup de messages paraît-il…

Oui, et ils m’ont tous fait plaisir. Il y a eu celui de la ministre des sports [Roxana Maracineanu] et celui de l’ancien président de la fédération handisport [Gérard Masson]. Ils ont eu des mots flatteurs qui révèlent aussi que, mine de rien, mon aventure touche plus de gens que ceux qui me suivent d’habitude. J’ai explosé le nombre de personnes qui me suivent. Mon histoire ne touche pas seulement des passionnés de sport, de voile.

Vous qui découvrez cette course mythique autour du monde. Qu’est ce qui est le plus dur au quotidien ?

La gestion des émotions. On a beaucoup d’émotions sur le bateau, mais elles sont amplifiées par la vie à bord, la vie en solitaire, le manque de communication et notre état de fatigue. On passe par des hauts et des bas et plusieurs fois dans la même journée et ça, c’est compliqué à gérer. C’est tabou. Les autres skippers en parlent peu. On ne m’avait pas dit que certains matins, tu peux te lever, soit en étant heureux, soit en pleurant. Parfois, je me lève en me demandant ce que je fous là. Il y a des mauvaises conditions météo... tu ne vois pas le soleil pendant des jours. Parfois, tu veux que ça s’arrête, mais le souci c’est que tu n’es pas sur un terrain de foot, tu ne peux pas retourner au vestiaire comme ça.

On arrive à profiter quand même ?

Oui, il y a des super bons moments. Ce matin [mercredi matin], j’ouvre l’ordinateur je vois que je suis troisième… Je sors à l’extérieur, le soleil se lève. Il fait beau, la mer est belle. C’est magique. Je suis peinard et il n’y a rien autour. Je suis loin de l’actualité que vous pouvez avoir : quand est-ce qu’on confine ? Ou déconfine ? Autant j’ai envie d’arriver vite, mais autant je n’ai pas envie de retrouver cette interrogation.